Selon une nouvelle étude de la Human Rights Campaign, environ 12 % des adultes américains s’identifient comme LGBTQ+, soit près de 25,6 millions de personnes. Pourtant, au moment même où les recherches permettent de mieux mesurer la diversité de la population, l’administration Trump retire les questions sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre de centaines d’enquêtes fédérales. Une décision qui pourrait compromettre pendant des années la recherche sur les discriminations, la santé et les inégalités.
Comment mesurer les discriminations subies par les personnes LGBTQ+ si les enquêtes gouvernementales ne permettent plus de les identifier ? Comment savoir si les personnes transgenres sont davantage victimes de violence, si elles rencontrent plus d’obstacles dans l’accès aux soins ou si certaines politiques publiques aggravent les inégalités ?
Ces questions sont au cœur d’une controverse qui dépasse largement le simple exercice statistique. Depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, Donald Trump a entrepris de modifier la manière dont le gouvernement fédéral américain recueille et présente les informations concernant les minorités sexuelles et de genre.
Selon une étude publiée en février 2026 par le Williams Institute de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), environ 360 collectes de données fédérales ont supprimé au moins une mesure relative à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre au cours de la première année du second mandat présidentiel.
Dans 338 cas, les modifications concernaient l’identité de genre, tandis qu’au moins 60 collectes ont également retiré des renseignements sur l’orientation sexuelle. Certaines ont éliminé les questions permettant de déterminer si une discrimination ou une agression était motivée par ces caractéristiques.
Ces changements découlent principalement d’un décret signé par Donald Trump le 20 janvier 2025, qui établit une politique fédérale reconnaissant uniquement deux sexes, masculin et féminin, et rejette la reconnaissance administrative des identités transgenres et non binaires.
Pour les chercheurs, le problème est considérable : lorsqu’une catégorie de population disparaît des questionnaires, il devient beaucoup plus difficile de documenter les réalités qu’elle vit.
Un Américain adulte sur huit serait LGBTQ+
Paradoxalement, ces suppressions surviennent alors que de nouvelles analyses révèlent une population LGBTQ+ américaine plus importante que ne le laissaient entendre plusieurs estimations antérieures.
En août 2026, la Human Rights Campaign (HRC), l’une des principales organisations américaines de défense des droits LGBTQ+, a publié une étude évaluant à 12 % la proportion d’adultes américains qui s’identifient comme lesbiennes, gais, bisexuels, transgenres ou appartenant à une autre minorité sexuelle ou de genre.
Cela représente environ 25,6 millions de personnes.
Pour parvenir à ce résultat, les chercheurs de la HRC ont analysé plus de 2,4 millions de réponses recueillies entre 2021 et 2024 dans le cadre de la Household Pulse Survey, une vaste enquête du Bureau du recensement américain.
Les résultats montrent également que les personnes LGBTQ+ sont présentes dans toutes les régions du pays, et non uniquement dans les grandes métropoles traditionnellement associées aux communautés gaies.
Dans 40 des 50 États américains, ainsi que dans le district de Columbia, elles représenteraient plus de 10 % de la population adulte.
L’étude souligne également l’importance des jeunes générations : près de 54 % des adultes LGBTQ+ recensés ont entre 18 et 34 ans.
Ces données viennent remettre en question l’idée selon laquelle les minorités sexuelles et de genre constitueraient une population marginale, concentrée dans quelques centres urbains.
Pourquoi les études ne donnent-elles pas toutes les mêmes chiffres ?
L’estimation de la HRC est sensiblement plus élevée que celles publiées par d’autres organismes reconnus.
En 2025, l’institut de sondage Gallup évaluait à environ 9 % la proportion d’adultes américains s’identifiant comme LGBTQ+. De son côté, le Williams Institute estimait cette proportion à 5,5 % dans une analyse publiée en 2023, fondée sur des données recueillies en 2020 et 2021.
Les écarts sont également importants lorsqu’il est question des personnes transgenres ou de genre divers.
La HRC estime que 2,3 % des adultes américains appartiennent à cette catégorie élargie. Gallup évaluait pour sa part à 1,1 % la proportion d’adultes s’identifiant comme transgenres, tandis qu’une estimation publiée en 2025 par le Williams Institute situait cette proportion à 0,8 %.
Ces résultats ne sont pas nécessairement contradictoires.
Ils reposent sur des périodes, des méthodes de collecte et des définitions différentes. Certaines études mesurent uniquement les personnes qui s’identifient comme transgenres, tandis que d’autres incluent un éventail plus large d’identités de genre.
La manière de poser les questions peut également influencer les réponses.
Charleigh Flohr, statisticienne principale à la HRC Foundation, souligne notamment les avantages des enquêtes réalisées par le Bureau du recensement américain, qui dispose de moyens importants pour sélectionner des ménages de façon aléatoire.
Le fait de répondre à un questionnaire en ligne, sans devoir révéler son identité à une personne au téléphone, pourrait aussi favoriser une plus grande franchise sur des sujets encore sensibles pour certaines personnes.
Cette méthode comporte néanmoins des limites. Les personnes moins à l’aise avec les outils numériques ou moins susceptibles de participer à une enquête en ligne peuvent être sous-représentées. Les chercheurs doivent également décider comment traiter les réponses incomplètes ou incertaines.
La HRC reconnaît ces difficultés dans sa méthodologie.
Andrew Flores, chercheur invité au Williams Institute, rappelle que les estimations évoluent aussi avec les générations et la compréhension des termes utilisés.
Une personne qui n’aurait pas nécessairement employé le mot « bisexuelle », « queer » ou « non binaire » pour se décrire il y a vingt ans pourrait aujourd’hui reconnaître son expérience dans ces catégories.
Les différences entre les études ne signifient donc pas automatiquement que certaines sont erronées. Elles illustrent plutôt la complexité de mesurer une population dont les identités et les façons de se définir évoluent.
Sans données, comment démontrer les discriminations ?
L’enjeu le plus préoccupant ne concerne toutefois pas le nombre exact de personnes LGBTQ+ aux États-Unis, mais la possibilité de mesurer les inégalités auxquelles elles sont confrontées.
Andrew Flores a notamment utilisé des données fédérales pour démontrer que les personnes transgenres subissent des taux de victimisation criminelle plus élevés que les personnes cisgenres.
Ce type de recherche repose sur la possibilité de distinguer les groupes dans les enquêtes, puis de comparer leurs expériences.
Si les questionnaires ne permettent plus d’identifier les personnes transgenres, il devient beaucoup plus difficile d’établir si elles sont davantage victimes de violence, de mesurer l’évolution du phénomène ou d’évaluer l’efficacité des mesures de prévention.
Le même problème se pose dans plusieurs autres domaines : santé mentale, accès aux soins, logement, pauvreté, emploi et discrimination.
Les enquêtes gouvernementales permettent notamment de déterminer si certains groupes rencontrent des obstacles particuliers et si les programmes destinés à réduire ces inégalités atteignent leurs objectifs.
Sans ces renseignements, les responsables politiques disposent d’un portrait moins précis de la population.
Les organismes communautaires risquent également de perdre des outils importants pour démontrer l’existence de besoins particuliers et justifier certaines demandes de financement.
Il ne s’agit pas simplement de retirer une case d’un formulaire. C’est toute une capacité de comparaison qui peut disparaître.
Des années de recherche pourraient être perdues
Les conséquences pourraient se prolonger bien au-delà du mandat de Donald Trump.
Même si une future administration décidait de rétablir les questions sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre, les chercheurs ne pourraient pas récupérer les renseignements qui n’auront jamais été recueillis.
Andrew Flores estime que les décisions actuelles pourraient représenter une perte de près d’une décennie d’informations utiles à certaines recherches.
Pour comprendre pourquoi, il faut considérer la manière dont fonctionnent les études statistiques.
Lorsqu’une population représente une faible proportion de l’ensemble des répondants, les chercheurs doivent souvent réunir des données recueillies sur plusieurs années afin d’obtenir des échantillons suffisamment importants pour produire des résultats fiables.
C’est particulièrement vrai lorsqu’ils souhaitent étudier des sous-groupes précis, par exemple les personnes transgenres âgées, les jeunes non binaires vivant en milieu rural ou les personnes LGBTQ+ appartenant à certaines minorités ethnoculturelles.
Une interruption de plusieurs années peut rendre les comparaisons historiques difficiles, voire impossibles.
Les chercheurs risquent ainsi de ne plus pouvoir déterminer si une hausse ou une baisse des discriminations correspond à une évolution réelle de la situation ou simplement à une modification des méthodes de collecte.
Les données qui n’ont pas été recueillies ne peuvent pas être recréées rétroactivement.
Le Canada a choisi une approche différente
La situation américaine contraste avec celle du Canada, qui a franchi une étape importante en 2021 en devenant le premier pays à recueillir et publier des données sur la diversité de genre dans le cadre d’un recensement national.
Pour la première fois, Statistique Canada demandait aux répondants de distinguer leur sexe à la naissance de leur genre.
Cette modification a permis d’établir qu’environ 100 815 personnes âgées de 15 ans et plus vivant dans un ménage privé s’identifiaient comme transgenres ou non binaires, soit 0,33 % de cette population.
Parmi elles, 59 460 étaient des personnes transgenres et 41 355 des personnes non binaires.
Les données révélaient également d’importantes différences générationnelles. Chez les personnes âgées de 20 à 24 ans, la proportion de personnes transgenres ou non binaires atteignait 0,85 %, soit près d’une personne sur 118.
Ces chiffres ne peuvent pas être directement comparés aux estimations américaines les plus récentes, notamment parce que les catégories, les groupes d’âge et les méthodes de collecte diffèrent.
Ils illustrent néanmoins l’importance d’intégrer la diversité de genre aux grandes enquêtes nationales.
Pour les organismes communautaires québécois, les chercheurs et les institutions publiques, ces données permettent de mieux comprendre la répartition géographique et démographique des populations concernées.
Elles contribuent également à orienter la recherche sur l’accès aux services, les conditions de vie et les besoins particuliers de certains groupes.
Il faut cependant rappeler que le recensement canadien de 2021 ne permettait pas de dénombrer l’ensemble de la population LGBTQ+ : les questions sur l’identité de genre ne mesuraient pas l’orientation sexuelle.
Autrement dit, les personnes lesbiennes, gaies ou bisexuelles cisgenres ne pouvaient pas être identifiées comme telles à partir de ces seules questions.
Le portrait statistique canadien demeure donc lui aussi incomplet.
Au Québec, des données essentielles pour les organismes communautaires
Cette question prend une importance particulière au Québec, où plusieurs organismes LGBTQ+ travaillent auprès de populations dont les besoins demeurent parfois insuffisamment documentés.
Qu’il s’agisse d’Interligne, du GRIS-Montréal, de la Fondation Émergence ou d’organismes offrant des services aux personnes trans et non binaires, la disponibilité de données fiables peut contribuer à mieux cerner les réalités vécues par les communautés.
Les statistiques permettent notamment d’appuyer les démarches de sensibilisation, d’identifier des besoins en matière de soutien psychosocial et de documenter les obstacles rencontrés dans l’accès aux services.
Elles peuvent également aider les autorités publiques à déterminer où investir les ressources.
Dans le domaine du VIH, par exemple, la collecte de renseignements sur les populations touchées permet de mieux orienter les interventions de prévention et de dépistage, tout en évaluant les inégalités d’accès aux soins.
Ces données doivent évidemment être recueillies dans le respect de la confidentialité et de la vie privée. Pour des populations susceptibles de subir des discriminations, la protection des renseignements personnels demeure une condition essentielle à la confiance envers les institutions.
Mais la protection de la vie privée et la collecte de statistiques ne sont pas incompatibles. Les organismes publics peuvent produire des données agrégées et anonymisées sans rendre les personnes individuellement identifiables.
L’enjeu consiste à trouver un équilibre entre la nécessité de documenter les réalités sociales et celle de protéger les personnes concernées.
Une population qui ne disparaît pas avec les questions
Les estimations de la population transgenre ont considérablement évolué au fil des décennies.
À une époque, certaines méthodes de dénombrement donnaient l’impression que les personnes transgenres étaient extrêmement rares, au point qu’un grand stade rempli de spectateurs n’en compterait qu’une ou deux.
Les études plus récentes suggèrent une réalité bien différente : dans un autobus urbain bondé, il ne serait aujourd’hui pas étonnant de compter au moins une personne transgenre.
Cette évolution ne signifie pas nécessairement que les identités transgenres sont apparues soudainement ou que leur fréquence réelle a augmenté dans les mêmes proportions que les estimations.
Elle reflète aussi l’amélioration des méthodes de recherche, l’évolution des définitions et une plus grande disposition de certaines personnes à déclarer leur identité.
C’est précisément ce que les chercheurs craignent de perdre avec les modifications imposées aux enquêtes fédérales américaines : la capacité de suivre ces changements et de comprendre ce qu’ils révèlent.
Pour la Human Rights Campaign et le Williams Institute, les données statistiques ne servent pas uniquement à déterminer la taille d’une communauté. Elles permettent de rendre visibles des réalités qui, autrement, risquent d’être ignorées dans les décisions gouvernementales.
Les personnes LGBTQ+ continueront évidemment d’exister, que les formulaires fédéraux les reconnaissent ou non.
Mais lorsqu’un gouvernement cesse de recueillir les informations permettant de documenter leur situation, il devient plus difficile de mesurer les discriminations qu’elles subissent, d’évaluer leurs besoins et de vérifier si les politiques publiques leur offrent les mêmes possibilités qu’au reste de la population.
Et même si ces questions étaient réintroduites dans quelques années, une partie des connaissances perdues pourrait ne jamais être récupérée.
INFOS : Les principaux chiffres américains proviennent de la Human Rights Campaign, estimations de la population LGBTQ+ (2026) et de l’étude du Williams Institute sur le retrait des questions LGBTQ+ (février 2026). Pour le contexte canadien, les données sont tirées du Recensement de 2021 de Statistique Canada.