En entendant les premières notes du nouvel album de Jean-Michel Blais, chargé de chœurs et d’instruments andins, on a l’impression d’être plongé dans un univers sombre et solennel, jusqu’à ce que des touches de lumière et de légèreté s’imposent. Comme si sa musique essayait de respirer dans un monde qui l’étouffe. Avec Mirador, le pianiste et compositeur fait le pari que le public osera, une fois de plus, explorer une nouvelle planète musicale à ses côtés.
Il y a quelques années, avec ton album Aubades, on sentait déjà que tu te dirigeais vers l’orchestration. Mais avec Mirador, on est rendu ailleurs. Comment composes-tu avec la volonté d’évoluer musicalement et les attentes du public?
JEAN-MICHEL BLAIS : Après avoir fait Il, un album d’improvisation qui ne devait pas être un album et qui a connu du succès, à l’époque où la scène pianistique était encore gênée au Québec et qu’elle commençait à se réveiller ailleurs, j’ai compris qu’on pouvait créer une relation de confiance avec le public et croire en sa capacité d’être plus ouvert, parfois même qu’il ne le pense. Quand j’ai fait mon deuxième album, Dans ma main, j’avais deux choix : soit je faisais du piano solo toute ma vie, en rejoignant probablement plus de gens en streaming et en remplissant encore plus de salles, soit j’explorais pour éviter de tourner en rond.
Sens-tu que le public te suit?
JEAN-MICHEL BLAIS : Quand j’ai proposé un album électronique, certaines personnes s’ennuyaient du piano, mais plusieurs ont réalisé qu’elles avaient accès à l’électro sans savoir que ça pouvait leur parler. À ce moment-là, j’ai été approché par un label à l’international. Donc, j’ai développé un genre de balancier : je sors un album davantage piano solo une fois de temps en temps, ou encore le projet Désert, qui est beaucoup plus épuré, mais je ne peux pas faire seulement ça. Avec Aubades, j’ai décidé d’apprendre à orchestrer. Les gens cherchaient le piano, puis se sont ouverts et ont apprivoisé un nouvel univers. Je continue là-dedans et ça devient un élément de curiosité : quel cours d’université je m’auto-enseigne à travers mon prochain album?
As-tu toujours rêvé d’apprendre à orchestrer?
JEAN-MICHEL BLAIS : Peut-être que j’ai senti cette envie à l’adolescence, mais je l’ai vite éteinte. Mes études au Conservatoire de musique étaient très axées sur l’interprétation pianistique de haut calibre et j’avais mis de côté la composition. Cela dit, ma vie est faite de tournants. Je suis actuellement dans un processus pour signer avec une grosse boîte d’édition connectée avec des orchestres symphoniques, de la musique de film et de pub. Mon travail, c’est de m’équiper avec mon studio et d’avoir l’esprit libre pour répondre à tout ça.
As-tu été surpris par le résultat de Mirador?
JEAN-MICHEL BLAIS : Au début, j’allais dans une autre direction. J’étais en mode nostalgie heureuse de mon enfance : le regard que je portais sur la vie a changé et je trouvais ça intéressant d’y revenir. Je prévoyais faire un album avec plein de petits claviers cheapettes que je ramasse, et puis mon producteur m’a suggéré d’écrire un album pour chœurs. Ça me semblait inusité. J’ai tout de suite pensé à piano, chorale et Rock’N nonne, et ça ne fitait pas du tout! Pourtant, l’idée a fait son chemin et j’ai écrit l’album en deux semaines. Ça a été foudroyant!

Tu es un pianiste qui compose pour différents instruments et un chœur. Comment
détermines-tu le point focal d’une œuvre et ce que tu écris pour chaque instrument?
JEAN-MICHEL BLAIS : Avec la technologie d’aujourd’hui, je me suis acheté des « bibliothèques » de chorales : des gens qui chantent des consonnes ou même du texte. Ça offre une grande amplitude! Je devais me demander si je voulais du texte ou non, alors que j’ai du mal à simplement trouver un titre pour mes albums. Si un jour j’ajoute des paroles à mes pièces, je vais devoir travailler avec quelqu’un, car si j’avais un poète en moi, il me semble qu’il serait déjà apparu! Donc, j’ai utilisé la voix comme un instrument en imaginant des consonnes qui existent dans toutes les langues. J’ai apprivoisé ce qu’on peut demander à une voix. Ensuite, pour décider ce que je mettais de l’avant, je faisais des tests et je m’ajustais. C’était très instinctif.
Avec les chœurs, les instruments andins et ta composition, on a souvent l’impression d’être projeté dans un monastère à une autre époque. Avais-tu cette image en tête?
JEAN-MICHEL BLAIS : La composante andine est très particulière. Cette musique a été très importante dans ma vie quand j’étais enfant. Dès que j’ai pu, j’ai voyagé en Amérique latine. Et dès que je peux, je retourne dans les Andes. Je connecte avec les gens et la musique là-bas. J’ai travaillé avec des Autochtones des Andes pour jouer les instruments. Lors de la colonisation de l’Amérique latine, on était un peu dans l’époque baroque musicalement, et peut-être que c’est ce qu’on peut percevoir sur l’album. Ils ont jumelé plusieurs saints catholiques avec leurs dieux, ce qui a créé un métissage intéressant. Et en plus, j’ai été full catho jusqu’à 18 ans. J’allais souvent à la messe. Je chantais des chants répétitifs, méditatifs et harmonisés. Plus jeune, je jouais souvent à des funérailles et à des mariages. Alors, Mirador m’a beaucoup ramené là.
Au début, j’avais l’impression d’être dans quelque chose de solennel et de sombre, avant que des touches de lumière et de légèreté s’imposent peu à peu, comme si ta musique essayait de respirer dans un monde qui l’étouffe. Comment réagis-tu à cette image?
JEAN-MICHEL BLAIS : C’est la réflexion à laquelle j’ai abouti moi-même! Je me souviens que, petit, j’allais souvent au sous-sol, sans trop de fenêtres ni de lumière ni trop de choses. Il y avait un vieil orgue électrique, une encyclopédie avec des photos en couleurs et un VHS de mes parents qui faisaient de la danse sociale. Je me sentais bien dans cet environnement-là, parce que je ne trouvais pas toujours ma place dans la société. J’étais un peu différent. Ce n’était pas clair que j’étais gai ou que j’avais Tourette. Je ne me faisais pas trasher là-dessus tout le temps, mais j’avais des intérêts différents de ceux des jeunes de mon âge. Quand mon voisin me proposait de jouer au hockey, ça me brisait le cœur, mais ça ne me tentait pas… Je préférais rester seul pour plonger dans cet univers. On dirait que l’album est un constat de cet imaginaire d’enfant qui est devenu le chemin à suivre. Avec les années, je suis allé dans les Andes, en Espagne, en Estonie, j’ai voyagé dans le monde que je m’étais imaginé pour revenir à la case départ avec toute mon expérience et la traduire en musique. L’album est comme un conte pour enfants où chaque pièce est une aventure.
Il y a d’ailleurs un côté très cinématographique à cet album. Tu as déjà signé la musique du film Matthias et Maxime. Qui sont les compositeurs de trames sonores qui t’inspirent?
JEAN-MICHEL BLAIS : Je capote particulièrement sur Ludwig Göransson, qui a composé la musique du film L’Odyssée. L’autre jour, je lisais la partition sur mon cell à 2 h 30 du matin, à côté de mon chum dans le lit. Göransson intègre les techniques les plus modernes avec des instruments acoustiques, des synthétiseurs, et il a puisé dans des instruments antiques. La partition est d’une transparence et d’une efficacité incroyables. Et j’aime sa capacité à se renouveler. Quand tu regardes les partitions de ses différents projets, tu ne penserais jamais que c’est la même personne.
INFOS | Pour voir Jean-Michel Blais en spectacle : https://jeanmichelblais.com/fr/spectacles
Vous pouvez vous procurer l’album Mirador partout où l’on vend de la musique

