Un petit bijou vient d’arriver en librairie. Une histoire d’amour entre deux hommes dans un village. La preuve que la queerness existait il y a un siècle. Une reconstitution, en mots et en photos, de leur relation, de leur intimité et de la société. Avec le livre Len & Cub, écrit par Meredith J. Batt et Dusty Green, on découvre un pan de l’histoire du Nouveau-Brunswick, mais aussi un peu du Québec d’autrefois. Fugues en a parlé avec le traducteur Pierre-André Doucet.
Connaissais-tu leur histoire ?
Pierre-André Doucet : Avant la publication du livre en anglais il y a quatre ans, personne ne connaissait l’histoire de Len et Cub. Une portion de l’histoire orale de leur village, Havelock, s’était transmise de génération en génération, mais Len avait été chassé du village en 1931, donc peu de gens encore vivants l’ont connu. Cub s’est ensuite marié avec une femme et il a probablement vécu la majeure partie de sa vie sans qu’on parle de lui en lien avec cette relation. Les photos ont été données aux Archives provinciales il y a environ 10 ans, sans être remarquées. Quand Meredith et Dusty ont plongé dans ces archives, iels ont découvert cette histoire et l’ont reconstruite à partir des photos et de leurs recherches.

Les photos et certains propos rapportés démontrent que Len et Cub ont eu une relation au-delà de l’amitié. Mais cette intimité n’a pas commencé dès qu’ils se sont rencontrés, n’est-ce pas ?
Pierre-André Doucet : Len et Cub étaient voisins. Ils habitaient un petit village de 150 à 200 personnes. Ils se sont connus dès leur jeunesse, mais Len était plus vieux que Cub.
Ils n’étaient pas nécessairement à l’école en même temps, mais ils ont grandi ensemble. C’est remarquable que la collection de photos illustre leur profonde intimité.
Comment ?
Pierre-André Doucet : D’abord, le nombre de photos sur lesquelles Cub apparaît, parce que c’était la collection de Len. Le duo Len et Cub apparaît plus souvent que n’importe quel autre couple de leur entourage. Ce sont des indices qui n’auraient jamais fait sourciller à l’époque, mais avec du recul et en regardant l’ensemble de l’œuvre, on comprend autre chose.
Sans oublier leurs anneaux !
Pierre-André Doucet : Oui, ils les portaient à l’annulaire seulement quand ils étaient seuls, pendant la période où ils auraient formé un couple. Après coup, Len n’a jamais porté d’anneau de mariage sur aucune autre photo de toute sa vie. J’ai encore la chair de poule en y pensant. Quand je traduisais le livre, je découvrais ces indices et je prenais conscience de toutes leurs démarches pour se cacher et se protéger.
Explique-nous comment leur accès à des moyens de transport a tout changé pour eux.
Pierre-André Doucet : On était au début de l’ère de l’automobile. La famille de Len était très aisée et avait accès à des automobiles, des chevaux et d’autres propriétés à l’extérieur du village, dont une cabane de chasse. Ça peut paraître banal, mais on ne peut pas explorer sa queerness dans un petit village ou dans une ville assez grande comme Moncton dans l’anonymat. C’est difficile de se distancier des rumeurs. À l’époque, le fait d’avoir une voiture, alors que personne d’autre n’en avait, et de pouvoir rouler 50 km, ce qui prendrait une journée à pied ou plus, leur permettait de se sentir vraiment isolés. Ça a eu un grand impact !
Ils ont rejoint l’armée à deux semaines d’intervalle. Penses-tu que Cub a rejoint Len parce qu’il s’ennuyait de lui ?
Pierre-André Doucet : Len a été conscrit. Cub n’était pas en âge de l’être. Pourtant, deux semaines après le départ de Len, Cub a suivi ses traces de son propre chef. J’ignore s’il est parti parce qu’il voulait rejoindre Len, mais je suis convaincu qu’il ressentait son absence. En s’enrôlant, il n’avait pas la garantie d’être dans le même régiment. On n’a aucune preuve qu’ils ont échangé des lettres quand ils étaient outre-mer. Mais on a des photos des deux hommes à Saint-Jean-sur-Richelieu, lors de leur entraînement : ce sont parmi les premières preuves documentées de deux hommes dans l’armée qui étaient probablement en couple.

Le livre met en contexte plusieurs autres pans de l’Histoire. Lesquels ?
Pierre-André Doucet : On parle de l’évolution de la queerness et de l’identité de genre, de la prohibition, d’un contexte de Première Guerre mondiale, de l’entre-deux-guerres et de l’industrialisation rapide de la société néo-brunswickoise. C’était une période de grands changements sociétaux. J’ai trouvé ça fascinant de voir à quel point tous ces facteurs ont eu un impact sur l’évolution de leur relation.
Connaissais-tu l’existence d’un Klan canadien avant de travailler sur le livre ?
Pierre-André Doucet : Je savais qu’il avait déjà été présent au Nouveau-Brunswick et qu’il cherchait à maintenir l’homme blanc, protestant, hétérosexuel et anglophone au sommet de la hiérarchie. Je pense que les personnes queers de ma génération ont plongé dans la culture Internet en se faisant nourrir par un algorithme qui leur ressemblait durant plusieurs années. Donc, c’était facile jusqu’à récemment d’ignorer le fait qu’il y avait encore une droite très présente sur le continent nord-américain. Je ne dis pas que des gens font partie du Klan aujourd’hui, mais certains aspects de cette droite-là existent encore de nos jours.
À quoi ressemble la vie queer au Nouveau-Brunswick aujourd’hui ?
Pierre-André Doucet : C’est une question complexe. Il y a quelques années, quand je comparais la vie queer actuelle au NB avec celle dans laquelle j’ai grandi, je voyais d’énormes différences. Il y avait plus de visibilité. Dans la communauté acadienne, il y a bien plus de politiciens, d’artistes, de chefs d’entreprise et d’acteurs de la société qui assument leur queerness qu’il y a 10, 15 ou 20 ans. Cela dit, les reculs qu’on a observés dans plusieurs sociétés occidentales au cours des dernières années, avec la montée de la transphobie et la recrudescence de l’homophobie et de la biphobie, on les a vus au NB aussi. L’ancien gouvernement Higgs était ouvertement transphobe : il s’est attaqué aux jeunes trans de la province au travers de la politique 713 et il a reculé seulement quand la communauté s’est mobilisée. Bref, il y a eu beaucoup d’avancées, mais il reste encore du travail à faire, comme au Québec, en France, aux États-Unis et ailleurs au Canada.
Qu’est-ce que ça représente pour toi d’avoir participé à cette œuvre ?
Pierre-André Doucet : J’ai découvert deux hommes que je ne savais pas qui me manquaient, mais à qui j’étais intimement lié. Len est l’arrière-petit-cousin de mon beau-cousin : ma cousine a marié un gars de Havelock et ils sont parents. Cub a vécu à Moncton, à deux rues de la maison où ma mère et moi-même avons grandi. Son fantôme s’est promené dans les rues où j’ai grandi. Ça m’a ému de découvrir ça et de constater que les queers ont toujours été là, pas seulement à Toronto, New York et Montréal, mais chez nous aussi, bien avant les années 1990, 1980 et 1970. D’habitude, on apprend une grande part de l’histoire queer de l’époque au travers des gens qui ont été criminalisés, mais Len et Cub sont deux hommes qui se sont aimés en ressortant plus ou moins indemnes, et on les découvre sans que ce soit au travers d’un cadre légal. J’ai trouvé ça émouvant de les porter avec moi pendant plusieurs années.
INFOS | Len & Cub : une histoire queer de Meredith J. Batt et Dusty Green.
Traduction de Pierre-André Doucet.
Moncton : Éditions Perce-Neige, 2026, 200 p.

