Après treize ans de vie commune, Javier Calvo et Javier Ambrossi, le célèbre duo espagnol connu sous le nom de Los Javis, se sont séparés en plein tournage de La Bola Negra. Ironie du sort, leur film raconte justement les amours impossibles, les désirs réprimés et les vies sacrifiées des générations LGBTQ+ qui les ont précédés. Une expérience qui a profondément transformé leur propre relation, sans mettre fin à leur collaboration artistique.
Ils formaient l’un des couples les plus connus de la scène culturelle LGBTQ+ espagnole. Réalisateurs, scénaristes, producteurs et personnalités télévisuelles, Javier Calvo, 35 ans, et Javier Ambrossi, 42 ans, partageaient leur vie depuis treize ans lorsqu’ils ont entrepris le tournage de La Bola Negra, leur projet cinématographique le plus ambitieux.
Mais à mesure qu’ils donnaient vie à cette fresque historique consacrée aux amours homosexuelles empêchées par la société et la répression politique, les deux hommes ont commencé à s’interroger sur leur propre histoire. Leur séparation, annoncée en novembre 2025, est survenue pendant la production du film.
Leur rupture n’a pourtant pas mis fin à leur association professionnelle. Bien au contraire. La Bola Negra leur a valu le prix de la mise en scène, ex æquo, au Festival de Cannes 2026, avant de remporter le Prix du public au Festival international du film de Toronto (TIFF). Le long métrage a également été choisi pour représenter l’Espagne dans la course à l’Oscar du meilleur film international en 2027.
Une consécration pour ces deux créateurs qui ont largement contribué au rayonnement de la culture queer espagnole au cours de la dernière décennie.
Une séparation provoquée par les questions soulevées par le film
Dans une entrevue accordée à IndieWire, Javier Calvo explique que leur rupture n’a pas été le résultat d’un conflit majeur, mais plutôt d’une prise de conscience progressive. « Chaque film est, d’une certaine manière, cathartique pour nous. Nous apprenons quelque chose de ce que nous écrivons, et cela doit nous transformer », confie-t-il.
En travaillant sur les personnages de La Bola Negra, les deux réalisateurs ont été confrontés aux sacrifices imposés aux hommes homosexuels des générations précédentes, à une époque où vivre ouvertement leur amour pouvait entraîner l’exclusion, l’emprisonnement ou la mort. « Lorsque nous avons commencé à écrire ce film, nous avons été amenés à réfléchir à la passion, à l’amour et à la nécessité d’honorer ces histoires qui n’ont jamais pu se réaliser », raconte Calvo.
Les interrogations soulevées par le scénario ont fini par rejoindre leur propre vie sentimentale. Au milieu du tournage, ils ont convenu qu’il était temps de transformer leur relation. « Nous devrions être une famille, mais ne plus entretenir de relation amoureuse », résume Calvo.
Ambrossi précise qu’ils ne se disputaient pas. C’est plutôt l’écriture d’un film consacré au désir et aux amours impossibles qui les a poussés à se demander s’ils étaient encore heureux ensemble. « Quand on écrit sur le désir, sur les amours impossibles, et qu’on prend conscience qu’il n’y a pas si longtemps, certaines personnes ne pouvaient pas aimer librement, particulièrement les hommes gais et les personnes LGBTQ+, on finit par se demander : est-ce que j’honore ce passé par la manière dont je vis aujourd’hui ? »
Leur réponse a été non.
Calvo évoque également l’importance de ne pas se mentir à soi-même, un thème central du film.
« Quand on se renie, on passe à côté de sa vie », explique-t-il, ajoutant que leur séparation a ouvert la voie à une nouvelle forme de complicité.
Les deux hommes continuent d’ailleurs de développer des projets ensemble, dont un prochain film dont le scénario mêlera l’anglais et l’espagnol.
Los Javis, un couple devenu une institution culturelle en Espagne
Avant de connaître la reconnaissance internationale, Javier Calvo et Javier Ambrossi s’étaient fait remarquer avec La llamada, une comédie musicale présentée au théâtre, puis adaptée au cinéma en 2017.
C’est d’ailleurs lors de la première du film qu’Ambrossi avait demandé Calvo en mariage, un genou au sol, devant les caméras. La scène était devenue l’un des moments marquants de la culture populaire LGBTQ+ espagnole.
Le mariage n’a finalement jamais eu lieu. Les deux hommes expliquaient régulièrement qu’ils repoussaient la cérémonie en raison de leurs nombreux engagements professionnels.
Ils partageaient néanmoins un tatouage sur l’avant-bras reprenant une phrase de La llamada : « Lo hacemos y ya vemos », que l’on pourrait traduire par « On le fait, et on verra bien ».
Leur carrière a ensuite pris une ampleur considérable à la télévision. Après la comédie Paquita Salas, ils ont signé Veneno(2020), série devenue incontournable pour son portrait de Cristina Ortiz Rodríguez, célèbre personnalité transgenre espagnole, puis La Mesías (2023), une œuvre explorant notamment les traumatismes familiaux et l’emprise religieuse.
Ils ont également participé à la création de Vestidas de azul, prolongement de l’univers de Veneno, et se sont fait connaître auprès d’un public international comme juges de Drag Race España et de Drag Race España: All Stars.
Leur travail, souvent caractérisé par un mélange de mélodrame, d’humour, de flamboyance visuelle et de sensibilité queer, a contribué à renouveler la représentation des minorités sexuelles et de genre dans la fiction espagnole.
Avec La Bola Negra, ils abordent toutefois un registre plus historique et politique.
Trois hommes, trois époques, une même histoire de désir et de répression
D’une durée de 155 minutes, La Bola Negra traverse près d’un siècle d’histoire espagnole en entrelaçant les destins de trois hommes.
En 1932, Carlos, interprété par Milo Quifes, cherche désespérément à intégrer un cercle social privilégié. Mais les rumeurs concernant son homosexualité entraînent son exclusion. À travers ce personnage, le film explore les conventions sociales et la violence de l’homophobie dans une Espagne encore profondément conservatrice.
En 1937, au cœur de la guerre civile espagnole, Sebastián, incarné par le chanteur Guitarricadelafuente, voit son village attaqué avant d’être contraint de rejoindre les forces nationalistes. Affecté à la surveillance d’un prisonnier républicain, Rafael Rodríguez Rapún, joué par Miguel Bernardeau, il développe avec lui une relation qui remet en question ses loyautés et ses convictions.
Enfin, en 2017, Alberto, interprété par Carlos González, est un historien queer qui tente de reconstituer le passé familial dont il a été longtemps tenu à distance. Ses recherches le conduisent à découvrir des histoires et des secrets enfouis depuis plusieurs générations.
Les trois récits se répondent progressivement, révélant les liens entre la mémoire familiale, la répression de l’homosexualité et la transmission des blessures du passé.
Le film puise son inspiration dans l’œuvre inachevée La bola negra de Federico García Lorca ainsi que dans la pièce La piedra oscura du dramaturge Alberto Conejero, qui a également participé à l’écriture du scénario.
L’ombre de Federico García Lorca
La présence de Federico García Lorca donne au film une dimension historique particulièrement forte. Né en 1898, le poète et dramaturge andalou est considéré comme l’une des figures majeures de la littérature espagnole du XXe siècle. Homosexuel dans une société où cette orientation était lourdement stigmatisée, il fut assassiné en août 1936, au début de la guerre civile espagnole, par des forces liées au camp nationaliste.
Son œuvre, marquée par le désir, les conventions sociales et les aspirations contrariées, occupe une place importante dans l’histoire culturelle queer.
Le personnage de Rafael Rodríguez Rapún possède lui aussi un ancrage historique. Étudiant en ingénierie, acteur et proche collaborateur de Lorca au sein de la troupe universitaire La Barraca, il est généralement présenté par les biographes comme l’un des grands amours du poète.
Rapún est mort en 1937, pendant la guerre civile, après avoir été blessé au combat.
En faisant dialoguer ces références historiques avec des personnages fictifs, Los Javis cherchent à redonner une place aux histoires homosexuelles longtemps effacées ou réduites au silence dans les récits officiels.
Le film s’intéresse autant aux personnes qui ont vécu ces événements qu’à celles qui, plusieurs générations plus tard, tentent d’en comprendre les conséquences.
Penélope Cruz et Glenn Close dans des rôles marquants
Pour donner vie à cette ambitieuse production, les réalisateurs ont réuni une distribution mêlant jeunes talents espagnols et vedettes internationales.
Penélope Cruz incarne Nené Romero, une femme charismatique qui divertit les troupes pendant la guerre civile. Son personnage joue notamment un rôle dans la découverte par Sebastián d’Edmond de Bries, figure historique du spectacle queer espagnol.
Chanteur et artiste de cabaret connu pour ses performances extravagantes et son esthétique androgyne, Edmond de Bries fut une personnalité singulière du monde du spectacle espagnol des années 1920 et 1930.
Glenn Close apparaît pour sa part dans la partie contemporaine du récit, sous les traits d’Isabelle Durand, une historienne qui aide Alberto à reconstituer les fragments de son histoire familiale.
Le film compte également Lola Dueñas, Julio Torres et Yenesi, ainsi que Miguel Bernardeau, révélé internationalement par la série Élite, dans l’un des rôles les plus importants de sa carrière.
Le chanteur espagnol Guitarricadelafuente, dont la musique mêle influences traditionnelles et sonorités contemporaines, y fait quant à lui ses débuts comme acteur.
Un succès international déjà remarqué au Québec
Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes en mai 2026, La Bola Negra a permis à Los Javis de remporter le prix de la mise en scène, partagé avec le réalisateur Paweł Pawlikowski.
Le film a ensuite poursuivi son parcours dans les festivals internationaux, remportant notamment le Prix du public au TIFF et celui du Festival de San Sebastián.
Les cinéphiles québécois ont déjà eu l’occasion de le découvrir lors du Festival du nouveau cinéma de Montréal, où il a été présenté le 11 octobre 2026.
Cette reconnaissance a renforcé sa visibilité dans la course aux Oscars 2027. Le film représente officiellement l’Espagne dans la catégorie du meilleur film international, tandis que son accueil critique et ses récompenses alimentent également les discussions autour d’une éventuelle nomination au meilleur film.
Pour Los Javis, ce succès survient à un moment charnière de leur vie personnelle et professionnelle.
Le couple qui avait construit une grande partie de sa carrière autour d’une histoire d’amour commune n’existe plus, mais leur association artistique se poursuit.
Leur séparation donne ainsi une résonance particulière à La Bola Negra. En racontant les vies d’hommes qui n’ont pas toujours eu la possibilité de choisir librement qui aimer, les deux cinéastes ont été amenés à reconsidérer leur propre relation.
Ils ont choisi de ne plus être amoureux, sans renoncer à ce qu’ils avaient construit ensemble.
INFOS : La Bola Negra a été présenté en première québécoise au Festival du nouveau cinéma et est également à l’affiche dans certaines salles. Le film sera disponible sur Netflix au Canada à compter du 2 décembre 2026.