Lundi, 4 juillet 2022
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    Johanne Doré, juste pour le plaisir de faire rire

    Si les humoristes femmes qui roulent leur bosse dans le milieu de l’humour au Québec sont de plus en plus visibles, nous sommes encore bien loin de la parité. Imaginez le scénario dans les années 1980-90! Pas très comique! Certes, contre vents et marées, l’humoriste Johanne Doré a fait rire des milliers de personnes en plus d’être parmi les premières femmes à faire sa marque sur la scène du Gala Juste pour rire en 2000. Entrevue, juste pour rire, avec Johanne Doré.

    « Mon père a toujours été un gars très drôle. À son époque, il se faisait inviter à des partys, car le monde disait : invite Maurice on va rire », explique d’emblée Johanne. Si cette dernière a baigné dans l’humour très jeune, de par l’héritage familial, elle débute dans le milieu artistique par le biais du théâtre, en 1980, en intégrant la troupe féministe du Théâtre des cuisines.

    « Déjà, à cette époque, on parlait de l’aspect lesbien dans le show. Ce n’est pas moi qui l’apportait; moi j’étais la célibataire qui était bien toute seule, mais qui dans le fond se mourait d’avoir quelqu’un dans sa vie. C’était le boute que j’avais écrit et c’était le plus drôle de la pièce », précise Johanne. Puis, en 1982, elle intègre Ma Chum, « un groupe de rock, juste de femmes. Je pense même qu’elles étaient toutes lesbiennes… En tout cas…

    Je suis rentrée dans le groupe, mais y’avait un p’tit problème; je ne faisais pas de musique! Elles m’ont dit de faire une couple de monologues durant le show. Je me rappellerai toujours le show qu’on a fait au Café Campus en 1982. C’est là que je me suis dit : mon Dieu, faut vraiment que je fasse quelque chose avec ça! »

    Ainsi, en 1984, elle commence une tournée de One woman shows. « J’étais beaucoup en demande, surtout autour du 8 mars », pour la Journée internationale des droits des femmes. Elle performera également lors des premières Journées de visibilité lesbienne, à la Marche mondiale des femmes et pour divers groupes de femmes : « Je faisais ma tournée mondiale de la sandwich aux œufs », explique-t-elle, car « partout où j’arrivais, une madame me demandait toujours : prendriez-vous une p’tite sandwich aux œufs? » Et l’humoriste de répondre : « Non, mais je prendrais une bière! »

    Récipiendaire du Prix Arc-en-ciel en 1994, Johanne se souvient d’un de ses spectacles intitulé Les grands esprits lesbiens : « J’avais imaginé ensemble Sappho, Gertrude Stein et Martina Navratilova qui discutent entre elles. » Pendant plusieurs années, différents groupes et syndicats font appel aux services de Johanne pour animer divers événements de ses monologues : « Plusieurs étaient des commandes, je me spécialisais là-dedans. Par exemple, la CSN m’appelait, me disant qu’ils aimeraient que leurs membres soient plus combattifs et je préparais un monologue sur le sujet! »

    De l’humour, sur mesure. En 1990, Johanne publie le livre Si le 9-1-1 est occupé! aux Éditions du remue-ménage, afin justement de recenser ces monologues pour la pérennité. Si Johanne foule les planches de l’École de l’humour en 1989, soit un an après son ouverture, elle n’y restera pas longtemps : « Moi je suis comme Clémence, il faut que je crée dans l’amour. Il n’y en avait pas; c’était beaucoup de compétition. Je n’étais pas bien là-dedans. » Cette année-là, très étrangement, il y avait beaucoup de femmes, se rappelle Johanne : « C’est l’année où ils ont sorti Claudine Mercier, mon amie Danielle Roy Robert et lors d’un show je crois qu’ils ont ajouté Lise Dion. »

    C’était l’année des femmes, une tangente plutôt rare, convient Johanne. Désireuse de percer, elle va créer en 1999, Les jeudis du groupe, VIRGULE un spectacle de filles né de la collaboration d’humoristes, dont Danielle Roy Robert, Chantal Francke, Manon Brunet et Renée Carbonneau. « On a eu Clémence Desrochers dans notre show. Aussi, Pauline Martin, Louisette Dussault, Sylvie Legault et Sylvie Potvin. C’est certain qu’il y avait une grosse majorité de femmes qui assistait au show. Un moment donné, Juste pour rire est venu voir le show et a décidé de le mettre l’été, durant le festival. Moi, j’ai été choisie pour faire un Gala Juste pour rire. Écoute : il y avait 48 gars humoristes et moi, la seule femme. J’ai fait le pré-gala et mon numéro a fait un hit au boute! », explique frénétiquement Johanne, bien qu’elle se soit sentie seule de sa gang. « J’ai eu un standing ovation. J’ai passé aux nouvelles à Radio-Canada. Mais quand j’ai fait le gala, fouille-moi pourquoi, ç’a n’a pas marché pantoute! C’était le même contenu, mais le public était différent… » Peut-être que nous pourrions émettre l’hypothèse que Johanne était une femme, qui abordait des sujets de femmes, à une époque où le public n’était pas habitué à entendre de tels sujets, de la voix d’une femme. « Ça été une douche froide pour moi. Je pensais que je me rendais quelque part… Ça m’a tellement donné une claque, que ça a mis fin à ma carrière en humour. On avait mis tellement d’efforts avec Les jeudis du groupe et à l’époque je gagnais ma vie avec l’humour », explique celle qui fut approchée par le producteur d’Yvon Deschamps.

    Aujourd’hui, l’humoriste a fait la paix avec son passé. Aucunement amère, elle n’en est pas moins lucide sur le milieu de l’humour, qu’elle qualifie de milieu d’hommes. « C’est certain qu’on devient frustré. Pourquoi les femmes ne gagnent pas autant que les hommes? Pourquoi on ne les écoute pas? It’s a man’s world. Dans le temps, les gars s’écoutaient entre eux, mais lorsqu’une fille montait sur scène, ils retournaient dans la loge. » Dans ce milieu misogyne, on peut comprendre pourquoi Johanne n’affichait pas son lesbianisme : « Dans mes numéros, je m’autocensurais. Je voulais avoir des contrats. Je suis certaine que si j’avais affiché à l’époque que j’étais lesbienne, je n’aurais pas eu les contrats. J’ai eu un peu honte de ça, car j’étais assez « sortie » dans mes jobs [et je performais à la Journée de visibilité lesbienne], mais sur le stage je ne pouvais pas… C’est comme si j’avais peur de perdre ma crédibilité de féministe en étant lesbienne. Cela dit, je peux te dire que dans mes shows, j’écorchais le mari en tabarouette! »

    Bien sûr, aujourd’hui, les temps ont quelque peu changé. Johanne évoque sa fierté de voir une humoriste comme Katherine Levac s’exprimer librement sur son lesbianisme. Un spectacle en vue? « Je mijote là-dessus… », conclut Johanne en évoquant une récente performance dédiée à la mémoire de la militante Johanne Coulombe : « Je pense qu’on peut parler de tout. C’est dans la manière de le dire. » Pour avoir assisté à cette performance, mêlant habilement les questionnements lesbiens intergénérationnels, Johanne fut pour moi une révélation. Pour le plus grand bonheur de nous toutes et tous, j’espère que l’humoriste, aujourd’hui âgée de 69 ans, remontera sur scène.

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