Artiste multidisciplinaire, Michel Lemieux ne cesse de surprendre. Entre les déploiements géants de projections sur les murs de la ville, il crée aussi des œuvres plus intimistes, moins grandioses mais tout aussi percutantes. C’est le cas de Vulnérable, une installation interactive qui explore les conséquences de la violence — quelle qu’elle soit — sur celleux qui en sont victimes.
Présentée jusqu’au 29 mars à la Place des Arts, entre la Salle Wilfrid-Pelletier et la Maison symphonique, l’installation prend vie dès la tombée de la nuit. Chaque personne qui y participe peut devenir l’auteur ou l’autrice de la violence, mais surtout celle qui aide à guérir. « Les avatars projetés sur le mur sont des silhouettes, explique Michel Lemieux en entrevue. Elles ne sont pas identifiées : on ne sait pas si ce sont des hommes, des femmes, des personnes trans ou racisées, minces ou grosses, parce que la violence peut toucher tout le monde — et surtout des personnes que la société marginalise encore. »
L’exercice est simple : en se plaçant dans un petit cercle lumineux rouge face à l’avatar, il suffit d’agiter les bras. Plus les mouvements sont rapides et successifs, plus l’avatar éclate et s’éparpille en une multitude de formes colorées. En adoptant des gestes plus doux, des caresses, la silhouette reprend sa forme initiale. Une métaphore poétique des conséquences de la violence… et de la manière de l’éviter. Dès le début, Michel Lemieux a pensé à un public jeune. « Je pense que c’est dans l’enfance et l’adolescence qu’on est le plus souvent confronté à la violence, au rejet, aux insultes, surtout si on est perçu comme différent, poursuit-il.
Et le ou la jeune va se construire avec ces blessures — parfois en guérir, parfois non. » Pour l’homme qui dit porter en lui tous les âges, c’est l’enfant qu’il a été qui est à l’origine de Vulnérable. « J’ai eu une enfance très créative, avec des parents qui me soutenaient. Mon père trippait sur la technologie et, avec ma sœur et ma mère, il était mon premier public. Je n’ai pas eu à me révolter contre eux à l’adolescence, confie l’artiste de 66 ans. J’ai été heureux, mais j’ai quand même vécu du rejet et de l’intimidation. Je pense que la création — et le soutien inconditionnel de mes parents — m’a permis de dépasser ces moments-là. J’ai simplement réuni l’amour de la technologie de mon père et celui du théâtre de ma mère. »
Chez Michel Lemieux, l’enfance persiste à travers sa capacité intacte à s’émerveiller. « J’ai encore cet émerveillement-là. J’ai troqué mes jouets d’enfant pour des jouets technologiques, et je suis dedans. Dans cette installation vidéographique, je me suis demandé comment le petit Michel, à 6 ou 7 ans, aurait réagi alors qu’il vivait de l’intimidation. »
Le mot émerveillement revient souvent au fil de l’entrevue. C’est, dit-il, le cœur de sa démarche. Un émerveillement qui ne doit pas être vide de sens, mais devenir une clé pour aller plus loin. « Mes installations, et celle-ci en particulier… Au-delà du feu d’artifice de formes et de couleurs, au-delà de l’émotion, c’est une invitation à prendre conscience de la portée de nos gestes et de nos propos, de leurs conséquences douloureuses sur les autres. Un rappel que nous sommes vulnérables, et que nous avons besoin les un·e·s des autres. »
Une version réduite de Vulnérable circulera bientôt dans les établissements scolaires, où les étudiant·e·s pourront expérimenter cette métaphore interactive et réfléchir à l’intimidation. Les adultes, quant à eux, peuvent déjà se rendre à la Place des Arts à la tombée de la nuit pour se placer — symboliquement — dans la peau de l’intimidateur ou de la personne qui apaise. Il suffit de choisir. « Dans nos sociétés, le rejet est encore très fort. Pourtant, toute notre vie, et dès la naissance, on recherche l’amour, l’attention et la reconnaissance. C’est tellement difficile de vivre le rejet dès l’enfance », conclut Michel Lemieux. La création comme terrain de jeu, la sensibilisation par l’imaginaire, l’usage des technologies comme porte ouverte sur des univers poétiques et oniriques : avec Vulnérable, Michel Lemieux souhaite nous rappeler l’importance de l’empathie et de l’ouverture, plutôt que la condamnation.
INFOS | Vulnérable. Jusqu’au 29 mars, Place des Arts, en extérieur, dès la tombée de la nuit

