« Nous avons déjà vu où mène cette route quand la dissidence est punie, que les mécanismes de surveillance sont démantelés, et que des personnes peuvent être “disparues” ou expulsées hors de portée de la loi », écrit Amnesty International.
Un an après le début du deuxième mandat du président Donald Trump, Amnesty International et une coalition d’organisations américaines et internationales de défense des droits humains sonnent l’alarme : les États-Unis présenteraient des signes clairs de recul démocratique, marqués par l’érosion des libertés civiles, l’affaiblissement de l’État de droit et la normalisation d’un pouvoir étatique coercitif.
Cet avertissement accompagne la publication, lundi, d’un rapport de 46 pages d’Amnesty, Ringing the Alarm Bells: Rising Authoritarian Practices and Erosion of Human Rights in the United States, ainsi qu’une récente conférence de presse convoquée pour faire le point sur la première année de l’administration depuis son retour au pouvoir. Ensemble, le rapport et le briefing soutiennent que des décrets présidentiels et des mesures administratives ont placé le pays sur une trajectoire dangereuse, cohérente avec des schémas autoritaires qu’Amnesty documente à l’échelle mondiale depuis des décennies.
Ces préoccupations ont été accentuées par la mort, le 7 janvier, de Renee Nicole Good, une mère queer de 37 ans, citoyenne américaine, tuée par balle lors d’une opération fédérale d’application des lois en matière d’immigration à Minneapolis.
Les personnes trans ciblées dès le début du deuxième mandat
Des responsables d’organisations de défense des droits affirment que la trajectoire autoritaire de l’administration dépasse largement le cadre de l’immigration et inclut le ciblage précoce et délibéré des personnes transgenres — une approche qu’ils décrivent comme à la fois symbolique et stratégique.
Jessica Stern, cofondatrice et coprésidente de l’Alliance for Diplomacy and Justice, soutient que les attaques contre les personnes trans n’ont rien d’accidentel : elles seraient au cœur de la stratégie politique de l’administration dès le départ. Stern a déjà été envoyée spéciale chargée de promouvoir les droits humains des personnes LGBTQI+ sous le président Joe Biden.
« L’instrumentalisation de la vie des personnes trans est inscrite dans la trame même de son identité politique », a déclaré Stern, évoquant les dépenses de campagne visant à attiser la peur autour des droits trans et la décision de Trump de signer, dès son premier jour de retour au pouvoir, un décret visant ce que son administration appelle « l’idéologie du genre ».
Trump a en effet signé, dès son premier jour, un décret établissant que le gouvernement américain ne reconnaît pas les identités transgenres ou non binaires et qu’il ne reconnaît les personnes qu’en fonction du sexe assigné à la naissance.
Pour Stern, le moment choisi n’est pas anodin. Dans les systèmes autoritaires, dit-elle, les gouvernements commencent souvent par isoler un petit groupe stigmatisé afin de tester la tolérance du public à des reculs de droits et de normaliser l’idée que certaines personnes peuvent être exclues des protections légales et sociales.
En ciblant autant les personnes trans — en particulier les jeunes trans, les militaires et les personnes cherchant à accéder à des soins — l’administration aurait envoyé, selon Stern, un signal plus large : des communautés déjà vulnérables à la discrimination peuvent être traitées comme des adversaires politiques plutôt que comme des personnes titulaires de droits, et ce, au moment même où les institutions censées protéger les droits civils sont affaiblies ou démantelées.
Amnesty : les États-Unis reproduisent des schémas mondiaux de recul démocratique
Amanda Klasing, responsable d’Amnesty International USA et modératrice du briefing, affirme que l’ampleur et la vitesse des actions de l’administration distinguent ce deuxième mandat.
« On peut dire catégoriquement que le deuxième mandat du président Trump a été une catastrophe en matière de droits humains, au pays comme à l’étranger », a déclaré Klasing, citant des mesures exécutives ayant réduit l’espace civique et sapé des garanties juridiques.
Le rapport d’Amnesty recense notamment des attaques contre la liberté de la presse, la répression des manifestations et de la dissidence, l’intimidation de journalistes et d’avocat·e·s, la coercition exercée sur les universités et la société civile, l’érosion des garanties de procédure régulière (due process) et la militarisation croissante des forces de l’ordre à l’intérieur du pays.
L’organisation avertit que les États-Unis s’inscrivent désormais dans un modèle mondial bien connu : des gouvernements consolident leur pouvoir, discréditent leurs critiques, punissent les protestations et affaiblissent les tribunaux et les organismes de surveillance, jusqu’à rendre la reddition de comptes difficile à rétablir.
Immigration : durcissement et libertés civiles sous pression
L’application des lois en matière d’immigration est devenue, selon Amnesty, un terrain d’essai central pour des tactiques qui redessinent les libertés civiles aux États-Unis.
Lors de la conférence de presse, Nicole Widdersheim, directrice adjointe à Washington pour Human Rights Watch, a décrit l’expansion des expulsions vers des pays tiers et le durcissement des opérations comme faisant partie des abus les plus graves de l’administration.
« En 2025, les États-Unis pratiquent des disparitions forcées », a déclaré Widdersheim, en évoquant le transfert de personnes migrantes vers des centres de détention à l’étranger malgré des risques documentés de torture.
Parmi les cas évoqués : Andry Hernandez Romero, demandeur d’asile vénézuélien gai, maquilleur et coiffeur, envoyé avec plus de 200 autres hommes au CECOT, une prison en El Salvador décrite comme un lieu de torture, parce que l’administration Trump l’aurait déclaré membre d’un gang. Romero n’a aucun casier judiciaire et nie toute affiliation à un gang. Il a éventuellement été libéré et a décrit des violences physiques et sexuelles.
Uzra Zeya, présidente et cheffe de la direction de Human Rights First, affirme que la répression en matière d’immigration a entraîné des niveaux records de détention et des décès en détention, tout en débordant vers des attaques plus larges contre les protections constitutionnelles.
« Le manuel autoritaire que j’ai combattu pendant des décennies à l’étranger est arrivé chez nous », a déclaré Zeya.
La mort de Renee Nicole Good a intensifié l’attention portée à ces méthodes. Elle a été abattue par l’agent de l’ICE Jonathan Ross lors d’une opération fédérale à Minneapolis. Les autorités fédérales ont présenté le tir comme un acte de légitime défense, mais des témoins, des proches et des défenseur·euse·s des droits civils contestent cette version et réclament davantage de transparence et de reddition de comptes. Des vidéos de la scène, prises sous plusieurs angles, remettent en question l’affirmation du gouvernement selon laquelle Good aurait visé l’agent. Les manifestations suivant sa mort ont lié l’incident aux inquiétudes entourant la militarisation de l’application des lois en immigration et ses retombées dans la vie civile quotidienne.
« Nous avons déjà vu où mène cette route quand la dissidence est punie, que les mécanismes de surveillance sont démantelés, et que des personnes peuvent être “disparues” ou expulsées hors de portée de la loi », écrit Amnesty dans son rapport. « Mais nous savons aussi autre chose : cette glissade n’est pas inévitable. Il est encore temps de l’arrêter. »

