Savez-vous quelle question je me pose le plus souvent? J’veux dire, quand je ne suis pas en train de me demander : « comment ça se fait qu’il ne répond pas à mon texto »; « c’est-tu mon anxiété qui est en train de me mentir »; et « comment ça se fait qu’il n’a pas encore appris à frencher à son âge ». L’interrogation qui revient le plus souvent, c’est quand je me demande si je fais vraiment partie d’une communauté.
Au secondaire, je me sentais en périphérie de mes amis. À Amos, j’étais persuadé d’avoir un défaut de fabrication. En arrivant à Montréal, j’ai trouvé ma gang parmi les LGBTQ+. Mais aujourd’hui, mon sentiment d’appartenance à quelque chose de plus grand que moi s’effrite comme un biscuit oublié dans une craque du sofa. J’ai beau avoir un cercle social composé aux deux tiers de gais, de lesbiennes, de trans, de bisexuel·les et de non-binaires.
J’ai beau écrire dans le magazine Fugues depuis une décennie pour nous faire rayonner. J’ai beau organiser le Cabaret Accents Queers depuis cinq ans pour qu’on puisse se réunir, se reconnaître, se pleurer, se rire et s’enrager ensemble. Je doute de plus en plus de la force des liens qui nous unissent.
Comme si, en plus de subir les attaques du monde extérieur, on se donnait constamment des petits coups de coude dans les côtes entre nous.
Inévitablement, je vois apparaître des ecchymoses sur les flancs de notre communauté chaque fois qu’un gai se désolidarise des personnes trans et non binaires. Tu sais, mon beau Gaétan-Jonathan, même si t’essaies de résumer ta réalité à un gars qui s’adonne à aimer les pénis, mais que tu fais tout pour correspondre aux clichés de la masculinité comme d’autres font de la peinture à numéro, tu ne seras jamais moins homosexuel. Tu ne feras pas moins partie d’un groupe de personnes marginalisées qu’on a historiquement jugées, battues, assassinées et invisibilisées. Et ça ne coupera jamais tes liens avec les personnes exclues pour leur identité et leur expression de genre. T’as beau essayer de te convaincre que t’as rien à voir avec elles, quand la droite va prendre le pouvoir en s’attaquant aux droits des femmes, des trans et des non-binaires, ça va être toi pis moi les prochains.
Vous savez, depuis que je ne suis plus occupé à me demander pourquoi ma dernière fréquentation a tiré un trait sur notre connexion renversante parce qu’il a eu peur de ce que ça ébranlait dans son corps et dans son cœur, j’observe nos communautés. Jour après jour, je vois apparaître des cicatrices sur les corps queers chaque fois qu’une jeune personne de la diversité ignore les expériences de nos aîné·es. Tu sais, ma belle Gisèle-Gabrielle, c’est pas en oubliant que des queers ont marché dans les rues de Montréal avant toi que tu vas faire avancer la société. Tu sauras que, des années avant que tu frenches la voisine et que tu gravisses les échelons de ta job sans jamais te demander si on allait te renvoyer parce que tu n’entrais pas dans la norme, des lesbiennes prenaient soin de leurs amis gais qui mourraient du SIDA et que plein de gens comme nous perdaient la voix à force de manifester leur droit d’exister.
N’oublie jamais que les avancées des droits LGBTQ+, c’est comme le début d’une relation amoureuse… Au début, t’es convaincu·e que c’est le début d’un temps nouveau. Tu sens une chaleur te traverser les veines, comme si chaque mouvement et chaque respiration venaient avec des sensations différentes. T’as l’impression de redécouvrir le monde et de faire tes premiers pas dans quelque chose que t’avais jusque-là seulement espéré. Ta psy te conseille d’éviter de t’inventer des scénarios, mais tu ne peux pas t’empêcher d’imaginer un futur encore plus beau. Parce qu’une fois que le progrès social se met en marche, il ne peut pas arrêter, right? Ben non! Le progrès social peut annuler une loi comme d’autres pètent ta baloune après des semaines de fréquentation avec un asti de texto.
Si t’es pas vigilant·e, si tu penses que tes droits sont acquis, si t’es certain·e que le reste de la société a évolué et qu’il ne laissera jamais ça passer, ça risque de t’éclater en pleine face. Peut-être que vous lisez Fugues en croyant être des personnes LGBTQ+ inclusives. Mais votre inclusion ne peut pas s’arrêter à l’homosexualité et à la bisexualité. Les personnes trans et non-binaires méritent le même amour et le même respect que les gais et lesbiennes. Si vous voulez être des queers de qualité, vous allez devoir embrasser nos communautés au complet. Parce que le jour où on va déterminer si vous étiez du bon côté de l’histoire, vous ne voulez pas faire partie de celleux qui ont eu peur d’aimer ou qui étaient persuadé.es qu’il y avait une seule façon d’exister. Vous voulez appartenir à quelque chose de plus grand et de plus complexe que vous en étant chaque jour ravi.e de ne pas avoir encore tout compris.

