Vendredi, 30 janvier 2026
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    Michael Hendricks, rencontre avec un pionnier de nos communautés

    Figure incontournable de l’histoire récente des communautés gaies et lesbiennes — et de celle du Québec — Michael Hendricks, aujourd’hui âgé de 84 ans, retrace son parcours depuis son arrivée à Montréal, fuyant la conscription aux États-Unis lors de la guerre du Vietnam.
     
    En fait, tu étais au tout début seulement en vacances à Montréal; rien ne présageait
    que tu allais rester définitivement ici?

    Michael Hendricks : En 1968, j’étais en vacances à Montréal quand ma mère a reçu l’avis de conscription. J’avais 26 ans. Mais j’ai rencontré à l’époque des Américains qui s’étaient réfugiés au Canada. Le président Richard Nixon voulait frapper un grand coup au Vietnam et on a même recruté des petits vieux comme moi (rires). J’étais à l’époque un simple travailleur social en vacances avec mon chum de l’époque, installé au YMCA. Un chum qui a disparu le lendemain de l’arrivée de l’avis de conscription. Je me suis réveillé et il n’était plus là (rires). Mais j’ai rencontré des gars, dont un notaire qui m’a aidé à obtenir un statut régulier au Canada.

    Ce n’était pas le premier Américain qu’il aidait à rester ici. Puis j’ai déménagé au centre-ville et j’ai découvert la vie gaie, et je me suis fait des amis qui le sont restés, comme Pierre Rochon et John Banks, qui était serveur et drag dans un bar. Comme je ne souhaitais pas retourner un jour aux États-Unis, j’ai appris le français.

    Tu découvres la vie gaie à Montréal. Était-elle différente de celle que tu avais connue à New York?
    Michael Hendricks : À l’époque, il y avait bien des bars homosexuels à New York, mais ils étaient contrôlés par la mafia et la police. Ils n’étaient pas très sécuritaires et les rues avoisinantes étaient dangereuses. Je restais à West Village, à trois coins de rue de Stonewall, mais il n’y avait que très peu de bars, trois ou quatre. À Montréal, je découvrais une plus grande liberté, comme de pouvoir danser avec un autre homme. C’est en 1973 que j’ai rencontré René (René Leboeuf, NDLR) et je me souviens que la première chose qu’il m’a dite est : « Je ne te parlerai jamais en anglais » (rires!). À l’époque, avec des amis ici, nous étions des gauchistes, trotskistes; nous pensions plus à la Révolution qu’à la libération gaie. Pour nous, les questions économiques et politiques passaient bien avant les droits des homosexuels. René et moi avons ouvert un restaurant sur la rue Duluth pendant un certain temps, un repaire d’homosexuels (rires!), des personnes comme John Banks, ou encore Armand Monroe, le fréquentaient.

    René Lebœuf et Michael Hendricks
    René Lebœuf et Michael Hendricks

    À quel moment vas-tu commencer à te battre pour les droits des gais et des lesbiennes?
    Michael Hendricks : Le moment tournant, qui a été comme un réveil pour moi, c’est l’arrivée du sida. On voyait des amis tomber, d’autres qui préféraient se cacher plutôt que de dire qu’ils étaient atteints. Il ne faut pas oublier que les gais pouvaient être aussi très durs entre eux et s’éloigner de leurs amis atteints : ne plus les inviter, ou encore ne pas aller les voir quand ils étaient hospitalisés. C’était la même chose dans le milieu hospitalier : le personnel avait peur d’apporter des plateaux aux malades, laissant certains souffrir de faim. C’était horrible.

    C’est là que je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. Et puis, il y a eu la 5e Conférence internationale sur le sida, en juin 1989, avec l’envahissement du Palais des congrès par des militants d’Act Up New York, exigeant que les voix des personnes atteintes soient prises en compte et que les autorités réagissent. C’était impensable pour nous de perturber une conférence. On faisait de petites manifestations gentilles, mais on n’aurait pas osé aller plus loin. C’est là que je me suis dit qu’il fallait qu’on arrête de chier dans nos culottes et qu’il fallait qu’on s’organise face à l’inaction des pouvoirs publics.

    Par exemple, le ministre de la Santé de l’époque avait refusé de faire la promotion du sexe sécuritaire parce que cela allait encourager l’homosexualité. Il y avait une urgence. Beaucoup de militants, se sachant condamnés, n’avaient plus rien à perdre et se fichaient de ce que le monde pensait. Ils étaient réellement passionnés, mais en même temps, on se rendait compte que, pour une grande partie de la société, les gais étaient plus bas que tout : c’étaient des drogués, des travailleurs du sexe, etc. Blaine Moseley est venu de NYC pour nous aider à former un groupe Act Up à Montréal. Act Up MTL a duré de 1990 à 1993; cela a complètement changé nos vies, à René et à moi.

    Mais c’est aussi une prise de conscience de la réalité des gais, considérés comme des parias dans la société?
    Michael Hendricks : Tout à fait. Il y a eu, à l’époque, plusieurs crimes commis contre des gais et la police ne s’y intéressait pas vraiment. Elle était plus intéressée à faire des descentes dans les bars, comme au Sexe Garage en 1990, ou à arrêter les gais qui cruisaient dans les parcs. C’est à ce moment-là que Douglas Buckley-Couvrette et moi allions rencontrer aussi Roger Leclerc, avec qui nous allions former Dire enfin la violence, avec Claudine Metcalfe également. Cela nous a permis de travailler avec la police, de les informer sur la communauté gaie, comme de les aider à décrypter des scènes de crime pour démontrer que, souvent, c’étaient des crimes homophobes.

    Mais les autorités, comme les institutions, rappelaient que tout allait bien pour nos communautés et qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. C’est là que nous avons organisé une conférence de presse en disant que nous allions louer le Stade olympique — sans même nous renseigner sur combien cela coûterait — et inviter la communauté lesbienne et gaie à célébrer le fait qu’il n’y avait pas de discrimination, pas d’homophobie, pas de meurtres au Québec.

    Nous avions annoncé aussi que nous allions inviter publiquement des personnalités, des député·e·s, des juges, dont nous savions qu’ils étaient dans le placard. Trois jours plus tard, le gouvernement décidait de mettre sur pied des auditions publiques de la Commission des droits de la personne du Québec, qui ont donné lieu à ce rapport paru en 1994, qui faisait un état des lieux, mais qui proposait des recommandations pour des changements dans toutes les sphères de la société afin de combattre l’homophobie. Cela a été une grande victoire, et de nombreuses recommandations ont été suivies. On y parlait déjà de la reconnaissance des conjoints de même sexe.

    Mais voilà : la Commission ne voulait pas entendre parler des meurtres, jusqu’au témoignage émouvant de l’évêque anglican Mgr Bruce Stavert, un ami personnel du pasteur J. Warren Eling, qui avait été assassiné dans son presbytère. Mgr Stavert ne voulait pas que ce meurtre homophobe soit passé sous silence. Le témoignage de l’évêque a vraiment tout fait évoluer. La police a pris beaucoup plus au sérieux cette série de meurtres à partir de là.

    Ces audiences ont mené à ce rapport de 1994 qui fait toujours date — De l’illégalité à
    l’égalité de la Commission des droits de la personne — avec 41 recommandations, dont la reconnaissance légale des conjoint·e·s de même sexe. Et c’est pour le droit au mariage que René Leboeuf et toi allez vous battre ensuite?

    Michael Hendricks : Oui. Cela a été extrêmement difficile, même si, au niveau médiatique, il y avait un peu plus de sympathie pour la cause des meurtres de gais. La difficulté a été de trouver des avocat·e·s capables de porter la cause devant les tribunaux. Peu voulaient s’engager dans cette voie, ou encore nous demandaient trop d’argent.

    De plus, il y avait peu d’élu·e·s — même parmi les quelques gais et lesbiennes — qui étaient solidaires de cette cause. Certain·e·s disaient que c’était bien trop tôt, que la société n’était pas prête pour cela et qu’il fallait avancer par petits pas : reconnaissance des unions de fait, puis union civile; certains voulaient le PACS comme en France. Ces mêmes qui se sont vantés après de s’être battus pour le mariage. Heureusement, nous avons eu l’aide de l’avocate Ann Robinson, qui a su démontrer clairement devant les juges, mais aussi devant les médias, combien la loi sur le mariage, de juridiction fédérale, était discriminatoire en l’interdisant aux couples de même sexe. Elle a été d’une aide précieuse. Ce fut une grande et belle nouvelle que l’adoption de cette loi en 2005.

    Et aujourd’hui?
    Michael Hendricks : Je suis inscrit au programme d’aide médicale à mourir. Cela dépend de ma santé. J’ai été hospitalisé en décembre et je pensais que c’était le moment. Cela va mieux au moment de faire l’entrevue au début janvier mais cela reste pour moi une question de temps, puisque j’ai une maladie pulmonaire qui est dans sa phase terminale.

    Comment vois-tu la situation de nos communautés actuellement?
    Michael Hendricks : Avec inquiétude. Beaucoup pensent que tout est terminé. Bien sûr, légalement, nous avons presque tout obtenu, mais dans la société, il y a encore beaucoup de chemins à faire. Je pense à la solitude et à l’isolement de personnes LGBTQ+ vieillissantes et qui n’ont pas beaucoup de revenus, à l’homophobie toujours présente.

    De plus, les jeunes générations ne connaissent pas l’histoire de nos luttes. Les plus ancien·ne·s n’en parlent peut-être pas parce qu’ils et elles considèrent que c’est du passé, ou encore parce qu’ils et elles ne veulent pas ouvrir d’anciennes plaies, revivre des périodes difficiles de leur vie. C’est pour cela que René et moi, de voir qu’il y a plusieurs expos qui se mettent en place et qui retracent cette histoire — entre autres grâce aux Archives gaies du Québec — ou de voir le travail de Dany Boudreault et Maxime Carbonneau et leur équipe, qui ont monté la pièce Corps fantômes, qui rappelle avec beaucoup de justesse et d’émotion toutes ces années que nous venons d’évoquer me donne espoir.

    Nous sommes heureux de constater que des jeunes s’y intéressent et qu’il y a une certaine forme de sensibilisation qui se poursuit aujourd’hui, malgré tout.

    Denis-Daniel Boullé [email protected]
    André C. Passiour [email protected]

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