Jeudi, 30 avril 2026
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    Bernard Rousseau (1950–2026) : L’homme sans qui le Village ne serait pas devenu ce qu’il est

    La tristesse est grande à l’annonce du décès de Bernard Rousseau qui a marqué l’histoire de nos communautés et celle du Village. Avec son départ, disparaît plus qu’un entrepreneur visionnaire. C’est une page entière de l’histoire du Village gai de Montréal qui se tourne.

    Son nom demeure intimement lié à l’émergence, à la structuration et à la reconnaissance de ce quartier aujourd’hui emblématique, autant comme espace commercial que comme lieu de vie, de luttes et de solidarités. Pendant plus de trois décennies, Bernard Rousseau aura été à la fois acteur, bâtisseur et témoin privilégié des grandes transformations sociales, culturelles et politiques qui ont marqué les communautés LGBTQ+ au Québec.

    Pour celles et ceux qui l’ont connu, Bernard était un homme discret, presque timide, mais déterminé derrière un sourire chaleureux. Cependant son impact aura été considérable et la liste de ses réalisations impressionnantes. 

    Originaire de la vallée de la Matapédia, plus précisément du village de Saint-Zénon-du-Lac-Humqui, Bernard portait en lui cette double qualité que revendiquait sa municipalité : être fier et accueillant. Après des études classiques au Mont-de-La-Salle, puis un baccalauréat en administration des affaires obtenu en 1972, rien ne laissait encore présager qu’il deviendrait l’un des piliers de l’économie communautaire gaie montréalaise. C’est pourtant une rencontre, presque fortuite, qui allait faire basculer son destin.

    En 1974, à la Taverne de Montréal sur le boulevard Saint-Laurent, il fait la connaissance de Robert Duchaine. Le coup de foudre est immédiat, tant sur le plan amoureux qu’entrepreneurial. À l’origine, Duchaine envisageait l’ouverture d’une boutique de jeans. Mais une pénurie de denim, conjuguée à un instinct aiguisé et à une lecture lucide des besoins de la communauté, conduit les deux hommes à une idée audacieuse : ouvrir un sex-shop gai.

    À une époque marquée par une homophobie institutionnelle persistante, par la censure, les descentes policières et les refus répétés des douanes canadiennes, ouvrir un commerce explicitement destiné aux hommes gais relevait presque de l’acte de résistance. Bernard Rousseau en fera l’apprentissage très tôt : magazines dont il faut cacher les couvertures, publicités refusées par les journaux, surveillance constante de l’escouade de la moralité. Pourtant, Priape tient bon, s’adapte et se développe.

    Après plusieurs déménagements — et même un incendie suspect — la boutique s’installe durablement sur la rue Sainte-Catherine Est (d’abord près de Champlain, puis à son emplacement actuel), au cœur de ce qui deviendra le Village gai. À l’époque, le secteur est loin de l’effervescence actuelle : vitrines vides, commerces éphémères, essentiellement nocturne. Priape fait figure d’exception. En vendant à la fois des accessoires sexuels, des vêtements, du cuir fabriqué sur place et même des Levi’s 501, le magasin réussit non seulement à survivre, mais devient un pôle d’attraction.

    Rapidement, Bernard Rousseau comprend que le développement économique du Village ne peut se faire sans une vision collective. Priape n’est pas qu’un commerce : c’est un point de ralliement, un espace de reconnaissance, un moteur communautaire.

    À partir des années 1980, Rousseau s’implique dans une multitude de projets qui marqueront durablement le paysage culturel et social montréalais : la Semaine du cinéma gai, puis l’ouverture du Cinéma du Village, en 1984. Si ce dernier devient rapidement un cinéma érotique faute d’une production LGBTQ suffisante. Y étaient diffusés des productions qui sont devenues des classiques du cinéma queer. Le Cinéma du Village même à ses grandes heures du cinéma érotique gay n’en demeure pas moins un lieu d’affirmation identitaire à une époque où peu d’espaces de ce type existaient.

    L’aventure se poursuit avec l’ouverture du Bloc, en 1986, premier centre commercial gai au Canada, regroupant café, librairie, boutiques et services. Là encore, Bernard Rousseau se heurte à une réalité cruelle : être trop en avance sur son temps. Le manque d’achalandage diurne finit par avoir raison du projet. Mais le chemin est tracé.

    Parallèlement à ces initiatives commerciales, Bernard Rousseau s’engage activement sur le terrain militant. Il participe à la fondation de l’Association pour les droits des gais du Québec (ADGQ), s’implique dans les premières Fiertés qui ont lieu dans le Village, collabore à la création de la l’Association des commerçants du Village, puis de la Chambre de commerce LGBTQ, soutient la candidature de Montréal aux Gay Games et joue un rôle clé dans la mise sur pied de la Société de développement commercial du Village. Pour lui, commerce et militantisme ne sont jamais dissociés : l’un nourrit l’autre.

    Les années sida marquent profondément son parcours. Comme tant d’autres, il perd des amis, des collègues, des partenaires d’affaires. Priape devient alors un soutien concret aux organismes communautaires, notamment ceux œuvrant auprès des personnes en fin de vie. Bernard Rousseau n’oubliera jamais ces combats pour la reconnaissance des conjoints de fait, pour la dignité et contre l’isolement. En entrevue, sa voix était à la fois ferme et émue lorsqu’il évoquait cette période sombre, convaincu que la mémoire est une responsabilité collective.

    Sous sa direction, Priape a connu une expansion spectaculaire : Toronto, Calgary, Vancouver, ventes postales, site transactionnel dès la fin des années 1990, présence dans les grands salons internationaux. L’entreprise s’est adaptée aux mutations technologiques et culturelles, du 8mm au VHS, puis au DVD et au web. Elle a aussi développé aussi une ligne de vêtements emblématique, Priape Wear, et s’est imposé comme une référence bien au-delà du Québec.

    En 2007, une crise cardiaque viendra lui rappeler le prix du stress accumulé. Et après plus de trente ans à la barre, Bernard Rousseau cède la majorité de ses parts et amorce une retraite qu’il n’avait jamais vraiment prise le temps d’imaginer. Il observe alors, avec lucidité et fierté, le chemin parcouru par le Village : une artère animée, fréquentée par les Montréalais comme par les touristes, loin des façades abandonnées des débuts.

    Bernard Rousseau laisse derrière lui un héritage immense. Sous sa gouverne, plus d’un million de dollars ont été redistribués à la communauté par le biais de commandites et de soutiens divers. Mais au-delà des chiffres, il lègue surtout une vision : celle d’une communauté forte qui se soutient et d’un Village pensé comme un espace vivant, inclusif, économique et politique à la fois : un lieu où l’on peut consommer, militer, aimer et exister librement.

    Sa disparition invite à mesurer tout ce que les générations actuelles doivent à celles et ceux qui, comme lui, ont osé ouvrir un établissement clairement gai dont le nom, Priape, est devenu un symbole d’affirmation et de résistance.

    Bernard Rousseau, qui n’aimait pas être sous les feux des projecteurs et encore moins être présenté comme un héros, demeurera un des artisans majeurs et s’inscrit aujourd’hui au Panthéon de notre mémoire collective. 

    L’équipe de Fugues présente ses plus sincères condoléances à son conjoint, Allen (Rolando Luis Buzeta), à sa famille, et à ses ami.e.s. 

    Redaction : Denis-Daniel Boullé et Yves Lafontaine

    NOTES : Au fil des ans, Fugues a interviewé plus de 25 fois Bernard Rousseau. Pour lire les entrevues encore disponibles sur le site, cliquez sur les liens ci-dessous :

    BERNARD ROUSSEAU DERRIÈRE L’HISTOIRE DES 50 ANS DE PRIAPE DANS LE VILLAGE

    UN HÉROS DE NOTRE HISTOIRE : BERNARD ROUSSEAU

    LE VILLAGE VU PAR BERNARD ROUSSEAU

    ROBERT ROUSSEAU, 35 ANS DE PASSION

    CHEZ PRIAPE, VOTRE PARTENAIRE DE JEUX DEPUIS 1974.

    PRIAPE A 30 ANS CE MOIS-CI… ET L’AVENTURE SE POURSUIT

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    2 Commentaires

    1. Bernard changed my life, all for the better, in so many ways. I will forever owe all my successes to him. Truly. He opened me to so much, trusted me in business and invited me into his personal life with Alan. They both were so generous and supportive, if even to a fault.
      I have many stories of Bernard from travelling together, to dining and conversing endlessly for hours, debating politics from our own generational angles, love of fine food, wine, art, music, and our matching inappropriate humour and wit. He was intellectual, wise, level-headed and always had great advice without telling me what to do. His passion for travel was inspiring, envious and he ultimately passed in a place that was his ultimate goal, with whom he loved. Although we did not see each other for many years, we regularly communicated up until 2 weeks ago. I never knew what was to come. He deserves his rest and EVERY accolade and celebration in his honour. Love you forever, “Papa” ❤️

    2. Bonjour, je suis la sœur de Bernard Rousseau et je tiens à vous remercier pour ce bel hommage fait à mon frère. Que de réalisations il a fait vous m’avez rappelé beaucoup de souvenirs, j’étais là pour aider à la première Semaine du cinéma gai, je l’ai rejoint aux différentes adresses qu’à connu Priape, j’ai connu la plupart de ses amis et employés emportés par le sida, j’ai partagé ses peines et ses joies. Sa disparition si soudaine nous laisse tous sans voix mais en pleurs, je tenais à vous remercier au nom de ma famille pour ce bel article qui nous a fait revivre une partie de la vie de mon grand frère.

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