En lisant le manifeste de Fierté indomptable (Wild Pride), une question toute simple m’est venue à l’esprit: Où sont les personnes LGBTQ+? J’y retrouve la Palestine, l’anticolonialisme, l’anticapitalisme, la dénonciation du pinkwashing, des grandes entreprises et des institutions. Ce sont des enjeux sérieux. Nos communautés n’ont jamais vécu en vase clos, et l’intersectionnalité nous rappelle avec raison que les réalités LGBTQ+ sont indissociables de la race, de la classe sociale, du genre, du handicap et de bien d’autres rapports de pouvoir. Ce qui m’inquiète n’est pas que Fierté indomptable défende ces causes, mais que la Fierté devienne le véhicule d’un programme politique beaucoup plus vaste, au point où les réalités des personnes LGBTQ+ passent au second plan.
La Fierté n’est pas simplement une tribune où toutes les causes du monde se rencontrent. Elle a une histoire, une raison d’être et une responsabilité particulière. Je trouve bien peu de place, dans ce manifeste, pour les réalités qui continuent pourtant de marquer nos vies : le rejet familial, l’intimidation, l’itinérance, le VIH, le vieillissement, la solitude, les agressions, l’accès aux soins pour les personnes trans ou le droit, encore aujourd’hui, de vivre ouvertement et en sécurité.
Je partage plusieurs des critiques formulées envers Fierté Montréal. La récupération commerciale de nos identités est une question légitime. Les institutions doivent être remises en question. Elles ne devraient jamais être au-dessus de la critique. Chaque génération a besoin de gens qui refusent de considérer que le travail est terminé. Mais faire avancer notre mouvement ne devrait jamais exiger qu’on oublie comment nous y sommes arrivés.
Mon éducation politique s’est faite dans les rues de Montréal. J’étais un jeune travailleur du sexe, un club kid à la fin des années 1980. Puis sont venus ACT UP Montréal, la crise du sida, les manifestations, les organismes communautaires, les audiences publiques, les commissions gouvernementales.
Quelques années plus tard, j’ai été l’initiateur et le cofondateur de Divers/Cité, convaincu que nos communautés avaient besoin non seulement de manifester, mais aussi de célébrer, de créer, de raconter leurs histoires et d’occuper l’espace public.
C’est là que j’ai compris une chose essentielle. Notre mouvement n’a jamais avancé grâce à une seule stratégie. Il a avancé parce que certains occupaient la rue pendant que d’autres rédigeaient des mémoires. Parce que des militants manifestaient pendant que d’autres convainquaient des journalistes, interpellaient des élus, créaient des festivals, montaient des spectacles ou témoignaient devant des commissions d’enquête. La culture n’était pas un détour. Elle faisait partie du combat.
Il y a deux ans, le défilé de Fierté Montréal s’est retrouvé immobilisé pendant que les organisateurs tentaient de gérer une confrontation politique. J’y ai vu une image presque parfaite de ce que nous sommes en train de vivre : notre plus grande manifestation de visibilité collective paralysée par un conflit qu’elle ne pouvait ni résoudre ni éviter.
Fierté indomptable, qui est née suite à cet événement, a parfaitement le droit de proposer une autre vision de la Fierté. La diversité des voix fait partie de toute démocratie. Mais tenir sa marche en même temps que le défilé de Fierté Montréal transforme un débat légitime en affrontement symbolique.
On demande à nos communautés de choisir entre deux visions de la Fierté, comme si l’une devait nécessairement remplacer l’autre. Je ne crois pas que ce soit ainsi que les mouvements grandissent. Je crois plutôt qu’ils s’appauvrissent lorsqu’ils commencent à considérer qu’une seule façon de militer est désormais la bonne.
Fierté Montréal est imparfaite (comme l’était d’ailleurs Divers/Cité). Elle l’a toujours été. Elle est parfois prudente. Elle avance parfois moins vite que certains le souhaiteraient. Elle a aussi fait des efforts pour répondre à plusieurs critiques formulées au fil des ans. Sera-ce un jour suffisant pour tout le monde? Probablement pas. Mais affaiblir l’une des plus importantes institutions que nos communautés ont bâties depuis cinquante ans comporte aussi un coût.
Le manifeste de Fierté indomptable évoque Truxx et Sex Garage comme des moments fondateurs de notre histoire. Ils le sont. Mais ils ne racontent pas la même histoire. J’ai regardé les images de la descente au Truxx à la télévision lorsque j’étais enfant. Treize ans plus tard, j’étais présent à Sex Garage.
Le point commun entre ces deux événements est évident : la violence policière. Pour le reste, les contextes, les acteurs et les conséquences sont différents.
Notre histoire ne devient pas plus forte lorsqu’on simplifie ses épisodes les plus marquants pour les adapter aux débats du présent. Elle devient plus fragile. La solidarité demeure essentielle.
Nos communautés savent ce que signifie être abandonnées, marginalisées ou traitées comme des citoyens de seconde zone. Cette mémoire devrait naturellement nous pousser vers les autres. Mais toute solidarité a besoin d’un centre de gravité.
La première responsabilité de la Fierté demeure les personnes LGBTQ+. Pas parce que les autres causes sont moins importantes. Parce que c’est précisément pour elles que la Fierté existe.
Le slogan de Fierté indomptable affirme : « La Fierté est une émeute et le sera toujours. » Je ne suis pas d’accord.
Stonewall fut une (série d’) émeute(s). La Fierté est née de cette émeute. Elle est ensuite devenue des marches, des organismes, des centres communautaires, des recours devant les tribunaux, des changements de lois, des festivals, des œuvres artistiques, des familles, des milliers de bénévoles. Bref, un mouvement.
La prochaine génération mérite de recevoir tout cet héritage : le courage de résister, l’imagination de créer, la patience de négocier, l’humilité de se souvenir et la lucidité de comprendre qu’aucune de ces avenues, à elle seule, n’aurait permis de transformer nos vies.
Puelo Deir est auteur dramatique, producteur culturel et militant LGBTQ+. Depuis plus de quarante ans, il contribue à la vie communautaire, culturelle et médiatique du Québec. Il est l’initiateur et le cofondateur de Divers/Cité, organisme à l’origine de la Marche de la Fierté et du Festival des arts queer pionnier de Montréal, fondé en 1993.

