Jeudi, 6 août 2026
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    La Fierté ne devrait pas nous diviser  

    Notre mouvement pour les droits des personnes LGBTQ+ a toujours été traversé par des débats. C’est normal. Nous n’avons jamais tous partagé les mêmes stratégies, les mêmes priorités ni les mêmes sensibilités politiques. Certains ont privilégié la confrontation, d’autres la négociation. Certains ont manifesté dans la rue, d’autres ont choisi les tribunaux, les médias, les arts ou les institutions. Cette pluralité a toujours été notre force.

    Aujourd’hui pourtant, je ressens une inquiétude nouvelle. Après plus de quarante ans de militantisme, je n’aurais jamais cru devoir écrire de nouveau sur l’importance de rester unis. Non pas parce que des personnes LGBTQ+ souhaitent remettre nos institutions en question. Cette remise en question est saine. Elle fait partie de la vie démocratique.

    Ce qui me préoccupe, c’est le contexte dans lequel ce débat survient. Depuis quelques années, le climat se détériore. Les personnes trans deviennent les cibles privilégiées de campagnes politiques. Des droits que nous pensions acquis sont remis en question ailleurs en Occident. Même au Québec, une étude du GRIS Montréal montre une hausse du malaise exprimé par certains élèves envers les réalités LGBTQ+. Les progrès ne disparaissent pas d’un seul coup : ils s’effritent lorsque nous cessons de les défendre.

    C’est dans ce contexte que j’ai lu le manifeste de la Wild Pride (Fierté indomptable), diffusé le 31 juillet dernier.

    Je comprends très bien la colère qui anime ses organisateurs et je partage plusieurs de leurs préoccupations. Je suis contre le racisme, les discriminations et les inégalités sociales. Je suis tout aussi préoccupé par les guerres, la pauvreté et la faim qui frappent encore des millions de personnes dans le monde.

    La Fierté est née parce que les personnes LGBTQ+ étaient arrêtées, rejetées par leurs familles, expulsées de leur logement, licenciées de leur emploi et privées de leurs droits les plus fondamentaux. Elle est née pour répondre à une injustice bien précise. Cela ne signifie pas que les autres injustices sont moins importantes. Mais chaque mouvement demeure fort lorsqu’il reste fidèle à sa vocation.

    En lisant le manifeste de la Wild Pride, j’ai rapidement eu l’impression que les enjeux LGBTQ+ devenaient une porte d’entrée vers un projet politique beaucoup plus vaste. On ne nous propose plus seulement de défendre les droits des personnes LGBTQ+. On nous invite à adhérer à une vision globale de la société où l’anticapitalisme, l’anticolonialisme, l’abolitionnisme, les conflits internationaux et plusieurs autres luttes deviennent indissociables de la légitimité même de notre engagement.

    C’est là que je décroche. Non pas parce que ces causes seraient illégitimes, mais parce que je refuse qu’on fasse de l’adhésion à un cadre idéologique complet une condition pour être pleinement reconnu au sein de nos propres communautés.

    On peut combattre le racisme sans adhérer à toutes les analyses du militantisme contemporain. On peut dénoncer les inégalités économiques sans croire que le capitalisme explique, à lui seul, toutes les formes d’oppression. Et surtout, on peut être fermement attaché aux droits des personnes LGBTQ+ sans partager exactement la même lecture du monde que son voisin. À mes yeux, c’est cela, le pluralisme. Nos communautés n’ont jamais parlé d’une seule voix, et c’est très bien ainsi.

    Je m’inquiète lorsque je vois apparaître une logique où la solidarité semble désormais passer par une adhésion à un ensemble de positions politiques. La solidarité n’est pas la conformité. Elle consiste à reconnaître nos combats communs sans exiger une adhésion uniforme à toutes les analyses.

    C’est cette diversité qui a permis à notre mouvement de progresser. Elle nous a permis de convaincre des gouvernements, des syndicats, des universités, des entreprises, des artistes, des journalistes et des citoyens qui ne partageaient pas nécessairement toutes les mêmes idées, mais qui reconnaissaient qu’une injustice devait être corrigée.

    Pendant plus de cinquante ans, nous avons fait avancer nos droits parce que nous avons su bâtir des alliances. Pas parce que nous étions tous d’accord sur tout.

    Une Fierté n’est pas une coalition de toutes les causes. Je sais que certains me répondront que toutes les luttes sont liées. Je suis d’accord… jusqu’à un certain point.

    Bien sûr, les discriminations peuvent se croiser. Bien sûr, les personnes LGBTQ+ peuvent aussi être racisées, autochtones, migrantes, en situation de handicap et/ou vivre dans la pauvreté. Personne ne remet cela en question. Mais reconnaître ces réalités ne signifie pas que la Fierté doive devenir le véhicule de toutes les luttes.

    La mission première de la Fierté est de défendre les personnes LGBTQ+, leur dignité, leur sécurité et leurs droits. C’est précisément ce qui lui permet ensuite d’exprimer sa solidarité envers d’autres mouvements. Si elle devient la somme de toutes les causes, elle risque paradoxalement de diluer ce qui fait sa raison d’être.

    C’est aussi pour cette raison que le choix de tenir la Wild Pride au même moment que le défilé de Fierté Montréal est préoccupant.

    Le mouvement LGBTQ+ a toujours eu besoin de voix critiques. Mais organiser, pour une deuxième année, une marche exactement au même moment que le défilé de Fierté Montréal transforme un débat d’idées en affrontement symbolique. Les membres de notre communauté se retrouvent alors contraints de choisir entre deux conceptions de leur mouvement. Je trouve cela regrettable, parce que notre principal défi n’est pas de déterminer qui incarne la «vraie» Fierté, mais de répondre aux menaces qui pèsent aujourd’hui sur nos droits.

    Pendant que nous débattons entre nous, les discours de haine progressent. Les campagnes visant les personnes trans et non-binaires se multiplient, et même au Québec, certains indicateurs nous rappellent que les mentalités peuvent reculer. Lorsque le GRIS observe une hausse du malaise envers les réalités LGBTQ+, j’y vois un avertissement. Les droits ne disparaissent pas du jour au lendemain : ils s’érodent lentement, et les divisions offrent toujours des occasions à ceux qui souhaitent les remettre en question.

    C’est pourquoi je crois que le moment exige davantage de solidarité que de fragmentation. Nous pouvons continuer à débattre. Mais nous devons aussi être capables de reconnaître que nous appartenons toujours à la même communauté.

    Je ne demande à personne de renoncer à ses convictions, mais je crois que nous devons faire attention à ne pas perdre de vue ce qui nous rassemble.

    La Fierté n’est pas née pour départager les « bons » militants des « mauvais ». Elle n’est pas née pour déterminer quelle analyse politique est la plus pure ou la plus « juste ». Elle est née pour que des personnes longtemps marginalisées puissent enfin marcher ensemble sans avoir honte de ce qu’elles sont.

    Aujourd’hui, alors que l’intolérance et les LGBT-phobies retrouvent une place dans l’espace public et privé, je crois que notre responsabilité collective est de protéger cette maison commune plutôt que de la fragmenter.

    Construire des ponts exige toutefois des efforts de part et d’autre. J’observe que Fierté Montréal a accepté de revoir sa gouvernance et certaines de ses positions. La Wild Pride, pour sa part, semble maintenir une ligne plus ferme, son manifeste étant même plus exigeant que celui de l’an dernier. Cela ne doit pas empêcher le dialogue, surtout avec une partie de la nouvelle génération qui s’y reconnaît. Mais un dialogue n’est possible que si chacun accepte d’y entrer avec une véritable ouverture.

    Une piste de rapprochement pourrait être que la marche de la Wild Pride se tienne à une autre date, idéalement un autre week-end, voire un autre mois (rappelons d’ailleurs que les marches de la fierté à Montréal se tenaient à la fin juin jusqu’au début des années 1990). Les deux événements pourraient ainsi exister pleinement, sans être placés dans un rapport d’opposition ni donner l’impression qu’il faut choisir entre deux Fiertés. Cette formule laisserait toute la place aux échanges, à la critique et à la diversité des approches, tout en créant les conditions d’un rapprochement futur.

    Nous avons toujours été plus forts lorsque nous avons débattu sans cesser de nous reconnaître comme appartenant à une même communauté. J’espère qu’un jour, malgré nos différences, toutes ces sensibilités pourront de nouveau marcher côte à côte. C’est cette Fierté-là que je souhaite léguer à la prochaine génération.

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