Quand j’ai lu le communiqué annonçant le tournage d’Arsenal, je l’ai fait avec plus qu’un simple intérêt professionnel. Le film, écrit par Pier-Philippe Chevigny et Chloé Robichaud, est une fiction librement inspirée d’un événement marquant de l’histoire 2SLGBTQIA+ montréalaise. Son personnage principal, Jess, est une jeune photographe anglophone qui assiste à une soirée queer dans un entrepôt et documente la violence policière qui s’ensuit.
Le communiqué annonce aussi que le film sera tourné en une quinzaine de plans-séquence, ces longues prises de vue continues sans coupure visible. Très bien. J’aime un bon plan-séquence autant que le prochain cinéphile. Mais ce n’est pas ce qui m’a arrêté.
C’est Jess… Parce que cette histoire-là, je la connais. J’y étais.
En juillet 1990, la police a fait une descente à Sex Garage, l’un des partys queer underground organisés à Montréal par Nicolas Jenkins après la fermeture des bars. Des policiers sans identification ont violemment expulsé les participants. Des gens ont été frappés et arrêtés. Des manifestations ont suivi, notamment devant le poste 25, où des policiers antiémeutes ont attaqué les manifestants et procédé à des dizaines d’arrestations.
Sex Garage a contribué à politiser une génération de personnes queer. Le journaliste et militant Richard Burnett l’a décrit comme étant « largement considéré comme le Stonewall de Montréal ». L’événement a rapproché les communautés anglophone et francophone et transformé le paysage politique queer de la ville. Mais ce raccourci mérite d’être manié avec prudence. Burnett a lui-même observé que la mythologie de Sex Garage avait peut-être éclipsé Truxx, la gigantesque descente policière de 1977 dans un bar gai montréalais.
Les universitaires Karen Herland et Jason Crawford ont également montré comment les multiples récits de Sex Garage avaient progressivement été réunis en une seule histoire, au risque d’en effacer les différences. C’est particulièrement important lorsqu’on transforme l’histoire en fiction.
Un cinéaste n’emprunte pas simplement une époque ou une nuit intéressante de l’histoire montréalaise. Il entre dans une blessure qui appartient encore à des personnes bien vivantes. Et le traumatisme collectif a cette fâcheuse habitude de refuser de se comporter comme un scénario. Le cinéma aime les personnages principaux. Le traumatisme, lui, n’en a souvent pas.
J’ai rencontré Pier-Philippe Chevigny à sa demande en juin 2020, dans un parc près de la rue Mozart. Avant notre rencontre, il m’avait envoyé son court métrage Recrue, qui raconte l’histoire d’un garçon entraîné dans l’univers du groupe d’extrême droite de son père. Une image m’est restée : des enfants tenant des drapeaux. L’un tient un drapeau québécois, un autre celui de la Fierté. J’ai demandé à Pier-Philippe pourquoi. De mémoire, il m’a expliqué que quelqu’un à la direction artistique avait trouvé que ce serait une bonne idée et qu’il avait accepté.
Ça peut sembler absurde de s’accrocher à un détail. Mais je viens des communications et des Études cinématographiques. Dans un film sur l’extrémisme politique, ces symboles ne sont pas décoratifs. Ils font entrer le nationalisme, l’identité, l’appartenance et l’exclusion dans le cadre, que le cinéaste le veuille ou non. Cette réponse m’a dérangé.
Puis nous avons parlé de Sex Garage. Pier-Philippe m’a expliqué que son lien personnel avec la communauté LGBTQ+ passait par sa sœur lesbienne. De notre conversation, j’ai compris qu’il connaissait encore relativement peu le milieu queer de cette époque, sa politique et sa culture. Il m’a parlé de la photographe Linda Dawn Hammond et du rôle central qu’il lui attribuait dans cette histoire. J’avais des questions. Beaucoup.
À la fin d’une conversation par ailleurs très agréable, je lui ai dit quelque chose qu’il ne m’avait probablement pas invité dans un parc pour entendre : je ne pensais pas qu’il était la bonne personne pour écrire ou réaliser cette histoire. Je ne pensais pas qu’il avait encore la connaissance du milieu, la finesse ou la sensibilité que ce récit exigeait. Il m’a demandé si c’était parce qu’il était hétéro. Non.C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée demeure l’un de mes films québécois préférés. Je le revois presque chaque Noël. Il s’inspire notamment des souvenirs autobiographiques de François Boulay, qui a collaboré au scénario.
Le problème n’est pas que les personnes hétéros ne peuvent pas raconter des histoires queer. Que Dieu vienne en aide à la littérature si ça devient la règle. La question est plutôt : quelle conscience structure le récit ?
Andrew Haigh, réalisateur de Weekend et de Looking, privilégie la présence de personnes LGBTQ+ dans ses productions sans défendre l’idée que seuls des interprètes LGBTQ+ puissent jouer des personnages LGBTQ+. Russell T Davies a fait un autre choix pour It’s a Sin, en recherchant délibérément des acteurs gais afin de corriger un déséquilibre persistant dans les possibilités offertes aux artistes. Aucune de ces positions n’exige un test de pureté. Elles exigent de la réflexion.
Pose offre un autre modèle. Ryan Murphy n’a pas simplement placé des interprètes trans devant la caméra. Steven Canals, Janet Mock et Our Lady J occupaient des fonctions importantes dans l’écriture, la réalisation et la production. L’expérience trans participait donc aux décisions narratives, plutôt que d’être seulement représentée à l’écran.
La création n’a pas à être réservée aux personnes qui partagent l’identité des personnages. Mais l’autorité créative compte. Et c’est là que le mot consultation commence à me donner des démangeaisons.
Cet après-midi-là, Pier-Philippe m’a demandé si je voulais agir comme consultant sur Arsenal. Je lui ai répondu que mes années comme « gai de service » étaient loin derrière moi. Pour un film sur Sex Garage, les personnes queer devraient avoir davantage qu’un crédit de consultant.
Ça a donné une fin maladroite à une rencontre autrement agréable. Je l’aimais bien. Je l’aime encore bien. Il semblait gentil, déterminé et sincère dans son désir de faire ce film. Je ne pensais simplement pas qu’il était la bonne personne pour cette histoire. Et quelque chose d’autre me troublait : il semblait déjà savoir quelle histoire il voulait raconter. Alors, sur quoi exactement aurais-je été consulté ?
Le savoir de la communauté pouvait-il réellement modifier le personnage principal, la structure ou l’interprétation de l’histoire ? Ou invite-t-on les membres de la communauté une fois les décisions prises, pour confirmer que le papier peint a l’air authentique?
La consultation peut être une véritable collaboration. Elle peut aussi devenir une formalité de vérification culturelle. Une case cochée. Un nom au générique. La preuve, si quelqu’un se plaint plus tard, que des personnes queer étaient « dans la salle ».
Des chercheurs travaillant sur les violences vécues par les personnes LGBTQ+ préconisent des méthodes dirigées par des personnes queer, où les personnes concernées participent à l’interprétation de leurs propres expériences plutôt que de simplement servir d’objets d’étude.
Le cinéma n’est pas de la recherche universitaire. Mais le principe éthique s’y transpose bien. Qui a le pouvoir de déterminer le sens de la souffrance d’une autre communauté ?
Six ans après notre conversation, Arsenal entre en tournage. Et maintenant, on sait où pointe la caméra : vers Jess, la jeune photographe anglophone. Quiconque connaît Sex Garage comprendra pourquoi ce personnage évoque Linda Dawn Hammond. Linda était là. Ses photos ont une importance immense. À une époque où tout le monde n’avait pas une caméra dans sa poche, elle a documenté la violence policière. Ses images ont été publiées dans les journaux et font partie des archives historiques. Mais documenter un mouvement et être au centre de ce mouvement ne sont pas nécessairement la même chose.
J’ai croisé Linda des années plus tard, aux funérailles de Zilon. Notre conversation a été brève et, disons-le, pas particulièrement chaleureuse. Nous avons manifestement des visions différentes de sa place dans l’histoire de Sex Garage.
Je reconnais ce biais. Je ne prétends pas être un historien neutre qui plane élégamment au-dessus de tout ça. J’ai mes souvenirs. Linda a les siens. Karen Herland a les siens. Richard Burnett en a documenté d’autres. Et c’est peut-être justement ça, le point. Il n’y avait pas une seule histoire de Sex Garage. Il y en avait des centaines.
Des gens ont été frappés, terrifiés, arrêtés. D’autres se sont organisés, sont devenus militants, ont créé des organismes, changé des lois et des institutions. Des gens se sont disputés, sont tombés amoureux. Certains sont devenus des leaders. D’autres sont rentrés chez eux avec un traumatisme qu’ils n’imaginaient probablement jamais voir devenir le sujet d’un long métrage trente-six ans plus tard. C’est pourquoi centrer cette histoire sur une seule photographe soulève des questions.
Pas parce qu’elle ne devrait pas être là. Bien sûr qu’elle devrait y être. Mais pourquoi elle ? Pourquoi un traumatisme queer collectif doit-il être filtré à travers cette conscience-là ? Qui devient personnage secondaire dans sa propre histoire ?
Il y a aussi la question de la langue. Sex Garage traversait la frontière linguistique montréalaise, mais une grande partie de la culture queer alternative qui l’entourait était anglophone. La mobilisation politique a ensuite rapproché militants anglophones et francophones.
Le synopsis précise que Jess est anglophone. Alors, comment sonnera ce milieu à l’écran ? Où seront ses voix anglophones ? Qui aura la parole plutôt que de simplement peupler l’arrière-plan ? Ce ne sont pas des accusations. Ce sont des questions.
Et un autre film m’a appris quelque chose sur le fait de les poser : j’ai travaillé comme attaché de presse de plateau sur Stonewall de Roland Emmerich. Le film a été vivement critiqué pour avoir placé un jeune homme blanc fictif au centre d’une histoire impliquant notamment des jeunes queer sans-abri, des drag queens, des personnes trans et des personnes racisées.
J’avais des inquiétudes pendant le tournage. J’en ai exprimé certaines aux producteurs. Mais j’étais l’attaché de presse de plateau. Je plaisante souvent en disant que personne n’écoute l’attaché de presse sur un plateau. Comme plusieurs bonnes blagues, celle-là contient assez de vérité pour piquer. J’ai beaucoup d’affection pour Roland, je le respecte énormément et je retravaillerais avec lui demain matin. Je ne m’autoproclame pas Cassandre de Stonewall. Mon propos est presque à l’opposé.
Un réalisateur gai peut choisir le mauvais centre de gravité pour un récit historique gai. Un réalisateur hétéro peut créer une œuvre queer exceptionnelle. L’identité seule ne garantit ni n’empêche la compréhension. Mais le traumatisme historique augmente les enjeux.
Plus le contexte culturel est spécifique, plus la souffrance collective et le déséquilibre de pouvoir sont grands, plus la personne qui raconte doit s’interroger : quel point de vue structure le récit ? De qui viennent les connaissances qui l’ont façonné ? Qui détient une véritable autorité créative ? Qui est relégué à la marge ? Et qui bénéficie du récit ? Ce sont les questions que je pose à propos d’Arsenal.
Pas si Pier-Philippe Chevigny a le droit de faire ce film. Pas si Linda Dawn Hammond a le droit d’y être un personnage. Pas si un cinéaste francophone peut raconter une histoire largement ancrée dans le Montréal queer anglophone. Bien sûr qu’ils le peuvent.
La question est plutôt de savoir ce qui se passe quand le traumatisme d’une communauté devient l’architecture narrative de quelqu’un d’autre. Pier-Philippe parle des quinze plans-séquences d’Arsenal comme d’un gros défi technique. Je le crois. Mais le défi qui m’intéresse est beaucoup plus difficile à storyboarder. Qui tient la caméra quand le traumatisme d’une communauté devient du cinéma ? Qui décide où cette caméra pointe ? Et qui se retrouve au centre du cadre ?
Je n’ai pas vu Arsenal. Personne ne l’a vu. Je ne fais pas la critique d’un film qui n’existe pas encore, et je n’ai certainement pas l’intention de lancer une attaque préventive contre lui.
J’espère qu’il sera excellent. J’espère que Pier-Philippe, Chloé Robichaud et toute leur équipe feront mentir chacune de mes inquiétudes. Et si c’est le cas, je serai heureux de les applaudir. Je préfère de loin écrire cette chronique-là que celle qui commence par :
Je vous l’avais dit.
Puelo Deir est un militant LGBTQ+ de longue date, producteur et attaché de presse en cinéma.