Mercredi, 28 janvier 2026
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    Combler un trou béant pour les personnes trans en situation d’itinérance à Montréal

    À Montréal, malgré un vaste réseau communautaire et une image progressiste bien établie, une réalité demeure largement invisible : il n’existe toujours pas de refuge dédié aux personnes trans et de la diversité de genre de 18 ans et plus en situation d’itinérance. C’est précisément ce vide que veut combler La Maison Lambda, un projet né au sein de Jeunesse Lambda et porté aujourd’hui par une petite équipe entièrement bénévole, déterminée à transformer une urgence sociale en ressource concrète.

    Évidemment, ce projet ne verra pas le jour demain, malheureusement, étant donné les
    besoins importants en itinérance en ce moment. À terme, on cherchera un local dans le Village pour être plus près des partenaires et des autres organisations en itinérance, afin d’assurer une meilleure synergie. Ce serait le premier refuge d’hébergement d’urgence pour les personnes trans au Canada. « C’est vrai qu’il n’y a rien à Montréal, constate Aurélie Dauphinais, coordonnatrice par intérim du projet. On voit souvent passer des campagnes de financement pour New York ou d’autres villes, mais ici, il n’y a pas d’équivalent. »

    Le 11 décembre dernier, au bar Le Cocktail, se tenait une soirée de levée de fonds des plus festives — intitulée « BRILLE »! — pour soutenir le projet de La Maison Lambda. Une quinzaine d’artistes drag, burlesque et de danse y participaient. Organisée de main de maître par Spyke Mazrim, Pup Montréal 2025, cette soirée a récolté la coquette somme de 1 380 $!

    « Il faut des milliers d’étoiles pour briser l’obscurité, c’est pourquoi BRILLE a été créé, lance Spyke Mazrim. J’aurais voulu avoir accès à ce genre de logement. Alors, si je peux faire la moindre petite chose pour soutenir ce projet, alors je le ferai! Les alliés aussi peuvent faire entendre leurs voix. »
    « Je ne vais jamais remercier assez Spyke pour tout le travail qu’il a fait, c’est assez fou.

    Je reçois un courriel, un message qui me dit : “Hey, salut, moi c’est Spyke, je t’ai déjà organisé toute la levée de fonds. Tout ce que je te demanderais, c’est la permission de mettre le logo de la Maison Lambda dans la publicité de l’événement, puis qu’on fasse une petite vidéo qui explique le projet.” Et il avait fait tout un travail de qualité. C’était incroyable. Je n’en reviens toujours pas, en fait », dit Aurélie Dauphinais. « Cela a été un franc succès : on a amassé près de 1 400 $ en une soirée! Ça dépasse toutes mes attentes, mais c’est ce qui arrive lorsque nos communautés sont belles et unies », renchérit Spyke Mazrim.

    Un besoin criant, longtemps ignoré
    La genèse de La Maison Lambda remonte à 2016, dans le sillage de la tuerie du Pulse, à Orlando. À l’époque, le conseil d’administration de Jeunesse Lambda se questionne : comment assurer un espace réellement sécuritaire aux membres les plus vulnérables de la communauté LGBTQ+? L’idée d’un refuge fait son chemin, sans toutefois pouvoir se concrétiser immédiatement, faute de ressources et d’expertise. Ce n’est qu’après la pandémie, entre 2021 et 2022, que le projet reprend de l’élan. Une administratrice travaillant en itinérance contribue alors à structurer la réflexion. Puis, après une pause forcée liée à des enjeux de ressources humaines et matérielles, Aurélie Dauphinais reprend officiellement le flambeau il y a environ deux ans.

    Depuis, le travail — bien que largement invisible — est colossal. « Ça fait deux ans de démarches administratives : la constitution légale, les règlements généraux, les représentations politiques, les rencontres avec des partenaires et surtout avec des personnes qui vivent ou ont vécu la rue », explique-t-elle. L’objectif : créer une ressource réellement adaptée aux besoins exprimés, et non une solution imposée d’en haut. L’organisme est aujourd’hui légalement constitué depuis son assemblée générale de septembre dernier, mais le refuge, lui, n’est pas encore ouvert.

    Pourquoi un refuge spécifiquement pour les personnes trans?
    Au fil des consultations, un constat s’impose rapidement : les personnes trans sont
    surreprésentées parmi les personnes en situation d’itinérance et sous-représentées dans les refuges. Non pas par manque de besoins, mais par manque de sécurité. « Beaucoup de personnes trans ne se sentent pas à l’aise, même dans des ressources LGBTQ+, lorsqu’elles sont majoritairement cisgenres », explique Aurélie Dauphinais. Les témoignages recueillis révèlent des expériences fréquentes de violence, de mégenrage, d’exclusion ou de peur constante. C’est ce qui pousse le projet à se recentrer exclusivement sur les personnes trans et de la diversité de genre, âgées de 18 ans et plus, là où le trou de service est le plus grand. « Il y a des trous de service partout, mais pour les adultes trans, c’est particulièrement critique », souligne-t-elle. L’enjeu de l’intimité est également central. « Quand on parle de transition d’identité, l’intimité est absolument nécessaire », dit-elle, plaidant pour des chambres individuelles, une rareté dans le milieu de l’hébergement d’urgence. Tout cela sans parler des barrières d’accès aux ressources existantes vécues par les personnes de la diversité de genre : violences transphobes, ségrégation des ressources par le genre, accès influencé par la présentation de genre, manque de formation des intervenant.e.s.

    Des services pensés pour la dignité et la réinsertion
    Au-delà d’un toit, La Maison Lambda vise une approche globale : services d’intervention
    spécialisés, accompagnement dans les démarches de transition légale, sociale et médicale, accès aux besoins de base (repas, vêtements) et, enfin, compréhension fine des parcours d’exclusion. À plus long terme, le projet nourrit une ambition encore trop rare : offrir une chambre de convalescence pour les personnes ayant subi des chirurgies d’affirmation de genre. « J’ai déjà entendu parler d’une personne qui a fait sa convalescence après une mastectomie dans un campement, raconte Aurélie Dauphinais. C’est absolument terrible, mais c’était sa seule option. »

    Un contexte de discrimination structurelle
    Si le projet bénéficie d’un accueil largement positif, il s’inscrit dans un contexte social et politique tendu. « On avance et on recule en même temps », résume Aurélie Dauphinais, évoquant la polarisation croissante autour des enjeux trans. Elle cite notamment le rapport du « Comité des sages » du gouvernement Legault, qui maintient le droit de certaines ressources pour femmes d’exclure les femmes trans. « Le seul point positif, pour moi, c’est qu’on y reconnaît le besoin de ressources d’hébergement exclusivement pour les personnes trans », note-t-elle, non sans inquiétude. Cette discrimination systémique a des conséquences bien réelles : éviter les refuges, rester dans la rue, retarder toute réinsertion. « Sans accès à des ressources sécuritaires, le processus de réinsertion devient presque impossible. »

    Financement, politique et mobilisation
    Sur le plan politique, La Maison Lambda trouve néanmoins des alliés. Des élu.e.s de Québec solidaire (comme Manon Massé) et du Parti libéral ont déjà rencontré l’équipe, notamment Jennifer Maccarone et Elizabeth Prass, ainsi que des représentants municipaux. « Ils nous appuient avec des lettres, des contacts, parfois des pistes de financement », explique la coordonnatrice.

    Les bailleurs de fonds, publics comme privés, montrent également une ouverture croissante envers les projets ciblant des populations fortement marginalisées. « Les critères nomment de plus en plus explicitement les personnes LGBTQ+ », souligne-t-elle, confiante quant à la possibilité d’obtenir du financement — à condition d’avoir la capacité administrative de produire les demandes. En attendant, ce sont les levées de fonds communautaires qui maintiennent le projet en vie. Soirées drag, événements burlesques, initiatives étudiantes : « Ce sont des montants qui ont l’air de rien, mais qui nous permettent de payer les frais essentiels », dit-elle. Et surtout, ils démontrent l’adhésion de la communauté.

    Un projet fragile, mais porté par l’espoir
    Aujourd’hui, le conseil d’administration compte six membres actifs, épaulés par des bénévoles et des allié.e.s institutionnel.le.s. Tout le travail est encore fait sur une base bénévole, mais l’embauche d’une personne à temps plein figure parmi les priorités. L’ouverture d’un local, idéalement dans le Village ou à l’est du centre-ville, reste un objectif à moyen terme, dépendant de multiples facteurs : financement, immobilier, rénovations, cohabitation.

    « Ce n’est pas pour demain, reconnaît Aurélie Dauphinais. Mais on continue. Il y a beaucoup de pain sur la planche. » Dans un contexte de crise de l’itinérance, de sous-financement chronique et de désengagement gouvernemental, La Maison Lambda apparaît comme une réponse à la fois urgente et profondément humaine. Un projet né de la communauté, pour la communauté, qui rappelle une chose essentielle : sans sécurité, il n’y a pas de dignité possible — et sans dignité, aucune réinsertion durable.

    INFOS | jeunesselambda.com
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