Vendredi, 30 janvier 2026
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    Quand amour et mariage riment avec destin

    Il y a des moments, dans une vie, qui semblent prédestinés. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi tel ou tel événement intervient à un moment précis dans votre vie? Avez-vous déjà eu cette impression de vivre une étrange coïncidence, comme si le destin vous répondait? Comme si la vie vous envoyait un message : « You’ve got mail! Vous êtes sur la bonne voie! » Moi, oui. Et puisque ce moment charnière concerne toute la communauté, le militantisme et l’amour, je me suis dit que j’allais vous le raconter! Si cela tranche avec mon cynisme habituel de la Saint-Valentin, c’est toutefois l’occasion rêvée de vous raconter une belle histoire d’amour.

    Le militantisme et l’union
    Les années 2000, au Québec et au Canada, marquent des gains législatifs importants pour les communautés LGBT, à commencer par la loi 84, qui instaure l’union civile et de nouvelles règles de filiation pour les personnes de même sexe. Après l’avoir réclamée pendant près de sept ans, le 18 juillet 2002, les militants de longue date Theo Wouters et Roger Thibault sont les premiers à bénéficier de la loi 84, qui instaure un nouvel état civil : l’union civile, accessible à tous. Il s’agit d’une forme d’union calquée sur le mariage, mais célébrée et reconnue légalement seulement dans la province de Québec.

    L’institutionnalisation de l’union civile entre conjoints de même sexe sera suivie, deux ans plus tard, de la légalisation du mariage au Québec. Au niveau fédéral, c’est l’adoption de la Loi sur le mariage civil, le 20 juillet 2005, qui légalise le mariage entre conjoints de même sexe partout au Canada. (1) Notons le caractère avant-gardiste du Québec sur la question.

    Le mariage
    1er avril 2004. De leur côté, après six ans de démarches législatives, les militants Michael Hendricks et René Leboeuf se marient au palais de justice de Montréal. Ce jour-là, c’est ma mère, Francine Turcotte, qui va les marier. Non, ce n’est pas un poisson d’avril! Depuis les années 70, ma mère travaille au palais de justice et, depuis quelques années, à l’aube de sa retraite, elle occupait le poste de greffière adjointe, ce qui faisait d’elle la célébrante officielle des mariages. Je me permets d’inscrire le mot « officielle », car à l’époque, ils sont deux employés à célébrer les mariages civils. Cela dit, lorsque la loi passera, le collègue cadre et homophobe de ma mère dira sans vergogne : « Moi, je ne marie pas ça, des tapettes! ». Sans aucune conséquence, le vieux monsieur Lebeau sera donc « affecté » à d’autres tâches, « tabletté », comme on dit, pendant que ma mère va se taper tout le boulot… injuste, n’est-ce pas?

    Cela dit, je vous parlais du destin en début d’article… C’est à la même époque que je fais mon coming out à ma mère. Ce sera une période difficile, tant pour elle que pour moi. Pendant un an, elle refusera de parler à ma blonde. Cela dit, la vie vous répond : cette année-là, alors que sa fille fait son coming out et qu’elle accepte mal son homosexualité, ma mère marie des conjoints de même sexe, gais et lesbiennes, ce qui lui fait prendre conscience que ces hommes et ces femmes veulent se marier « comme les hétéros ». Tout simplement parce qu’ils s’aiment. La vie a fait en sorte que ma mère croise ces personnes pour lui faire accepter mon homosexualité. C’est-tu pas beau, la vie? Finalement, on peut remercier feu « le bonhomme Lebeau », le fonctionnaire homophobe, qui a permis à ma mère de comprendre les gais et les lesbiennes qui voulaient défendre leurs droits et accéder au mariage civil par amour.

    L’entrevue
    Décembre 2013. Je suis dans une réunion de rédaction mensuelle du Fugues avec mes collègues André C. Passiour, Denis-Daniel Boullé et feu Michel Joanny-Furtin. Nous en sommes à préparer l’édition de février 2014, qui précède le trentième anniversaire du magazine en mars. Comme à l’habitude, le rédacteur en chef, Yves Lafontaine, nous fait part des sujets et articles à effectuer pour le mois. « Qui veut faire une entrevue avec Michael Hendricks et René Leboeuf pour leur dixième anniversaire de mariage? » Court silence. « Euh, moi! », ai-je lancé sans trop hésiter.

    Près de dix ans plus tard, mesurant déjà la force de la « coïncidence », j’ai appelé les principaux intéressés pour fixer une entrevue. Sans hésiter, ils m’invitèrent chez eux, le 7 janvier 2014, pour une discussion qui fut des plus agréables. Bien sûr, j’ai d’entrée de jeu révélé mon lien familial avec celle qui les avait mariés; cela a sans conteste ajouté au moment magique de cette entrevue; d’un côté, vous aviez ces deux militants désireux de raconter leur histoire, avides de faire connaître ce pan de l’Histoire LGBT québécoise au lecteur, et, de l’autre, vous aviez ces deux hommes qui voulaient échanger avec moi sur ce moment unique qu’ils avaient partagé avec ma mère : « Regarde, ta mère est ici! » me disaient-ils à l’occasion en me montrant des photos de leur célébration de mariage. Mémorable. Difficile d’égaler une rencontre aussi magique et humaine. (2)

    Les archives, 20 ans plus tard
    22 avril 2023. « Coïncidemment », près du vingtième anniversaire de mariage du couple, je prêtai ma plume à un ouvrage marquant produit par le Réseau des Lesbiennes du Québec, nommé Archives lesbiennes : d’hier à aujourd’hui, qui parut lors de la Journée de la visibilité lesbienne, en avril 2023. Au sein du second tome de cet ouvrage, on peut y découvrir quelques pages sur le parcours des deux militants (notons aussi la présence et collaboration de Theo Wouters et Roger Thibault dans cet ouvrage), avec une série photographique du mariage de Michael Hendricks et René Lebœuf, courtoisie des mariés et signée Bernard Fougères. (3) Au sein de ces clichés, on peut y apercevoir les deux amoureux, mais aussi ma mère qui officialise le mariage. Voilà, la boucle est bouclée. Par le biais de mon militantisme, je rends désormais hommage à ces deux hommes, avec un clin d’œil mérité à ma mère. C’est l’amour sous toutes ses formes et le destin qui y répond. C’est la vie qui vous souffle : « Continue, tu es au bon endroit, au bon moment. »

    Sources:
    1 Le premier couple à se marier au Canada est celui formé des deux Michael (Leshner et Stark), suivant la décision du cas Halpern v. Canada, le 10 juin 2003, alors que la Cour d’appel de l’Ontario statue que la définition commune du mariage viole l’article 15 de la Charte canadienne des droits et libertés.

    2 Julie Vaillancourt, « Michael et René : célébrer 10 ans de mariage », Fugues, Montréal, 28 janvier 2014. www.fugues.com

    3 Julie Vaillancourt, Archives lesbiennes : d’hier à aujourd’hui (tomes 1 et 2), idée originale et supervision du projet : Julie Antoine, Montréal, les Éditions saphiques du RLQ, 2023.

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