Mercredi, 17 juin 2026
• • •
    Publicité

    Pascal Raud, le traducteur québécois du phénomène Heated Rivalry

    On pourrait écrire un article entier sur les attentes envers les traductions francophones des romans qui ont inspiré la série télé Heated Rivalry, mais ce serait se priver d’une discussion riche avec le traducteur québécois Pascal Raud sur la représentation queer positive et la popularité des romans auprès… des femmes hétéros.

    À quel point la version francophone des livres est-elle attendue?
    Pascal Raud : On pense d’emblée au Canada et à la France, mais il y a des francophones partout dans le monde. La série de livres avait déjà un très gros fandom avant la série télé, mais depuis [novembre dernier], il a quadruplé. Certains fans revisionnent la série jusqu’à 50 fois. Je suis flabergasté! Ils veulent tellement rester dans l’univers qu’ils désirent lire les livres. Et comme tout le monde n’est pas à l’aise pour lire en anglais, ils attendent très fort la traduction et ils scrutent tous nos choix, comme lorsque la maison d’édition a publié des extraits de la version française de France sur les réseaux sociaux.

    La traduction des 8 tomes a été répartie entre toi et Éléonore Kempler. Vous adaptez ensuite la totalité pour les marchés nord-américain et franco-européen. Pourquoi offrir deux versions?
    Pascal Raud : Au début, on prévoyait faire une seule version en essayant de la rendre aussi universelle que possible. Dès le départ, on savait que ça bloquerait à certains endroits : le hockey, le sexe et certains éléments culturels propres à chaque territoire. On a proposé d’utiliser des termes en anglais compris des deux côtés de l’Atlantique, mais ça ne fonctionnait pas toujours. Par exemple, en France, le mot « rondelle » fait rire, car c’est un terme argotique pour « anus ». Bref, on était pas satisfaits. En faisant des lectures croisées de nos traductions respectives, on notait ce qui ne passerait pas en France ou en Amérique du Nord. On a présenté des preuves à la maison d’édition qui s’est ralliée à l’idée de faire deux versions.

    Bien écrire le sexe est un défi que peu réussissent. Est-ce aussi un défi de bien le traduire?
    Pascal Raud : Oui, car les scènes de sexe peuvent vite devenir ridicules. Dans la série de livres, elles sont écrites avec beaucoup de simplicité. Il n’y a pas de métaphores ni de comparaisons. On est dans la description de l’acte, sans être clinique, car il y a beaucoup d’émotions. Si on reste fidèle au texte, ça fonctionne bien dans la traduction. Il faut simplement choisir le bon registre de langue. Si dans l’original, on utilise des mots comme « cock » et « dick », on ne va pas choisir un terme d’un registre de langue élevé comme « verge » du côté nord-américain, mais plutôt des termes crus, car c’est du sexe cru.

    Qu’est-ce que ça représente pour toi de participer à un projet queer d’une telle ampleur?
    Pascal Raud : Ces livres se concentrent sur des enjeux queers. Il est question d’hockeyeurs gais confrontés à l’impossibilité de vivre leur identité sexuelle dans un milieu si toxique qu’ils craignent de devoir mettre fin à leurs carrières s’ils font leur coming out ou de vivre tellement d’homophobie qu’ils vont devoir abandonner leur sport. On montre la découverte et l’acceptation de leur identité queer, ou la volonté de la vivre au grand jour. Tout cela dans la romance. Un des éléments importants de ce genre littéraire, c’est qu’on sait que ça va bien se terminer, mais on les voit évoluer, découvrir l’amour et la joie d’accepter qu’ils peuvent être aimés. Les personnes queers sont souvent représentées dans la souffrance, la maladie, le rejet ou la mort. On vit des choses extrêmement violentes, des agressions épouvantables, alors qu’ici on est représentés avec du positif, de l’amour, de la douceur, du respect. On a besoin d’être vu-es comme ça.

    Tu es né en France en 1976 et tu as déménagé au Québec il y a 25 ans. En quoi la vie queer est-elle différente entre les deux territoires?
    Pascal Raud : Le Québec a 15 ou 20 ans d’avance sur l’Europe pour beaucoup de choses. Je continue de suivre ce qui se passe en France et je connais beaucoup de gens là-bas. La discrimination et la violence envers les personnes queers est plus présente et plus frontale. Au Québec, c’est beaucoup plus simple de vivre son identité. Même si on entend des voix très fortes qui s’expriment contre les personnes LGBTQ+, elles sont généralement contre tout le reste aussi : les immigrants, l’avortement et les libertés individuelles sauf les leurs. Elles crient fort, mais dans l’essentiel, la vie queer au Québec est bien plus douce. J’ai fait une transition de genre il y a presque dix ans. Ça s’est très bien passé. Ma famille, mes amis et mes collègues ont accepté très simplement. Je sais que je ne représente pas le parcours de tout le monde, et surtout, je suis un homme trans. La vie des femmes trans est beaucoup plus difficile que la mienne. Inévitablement, j’ai constaté que je gagnais le privilège masculin.

    Pourquoi les romances queers sont-elles surtout lues par des femmes hétéros?
    Pascal Raud : Souvent, la romance gaie est dénuée de masculinité toxique. Les relations entre hommes y sont plus égalitaires. Le consentement est davantage mis de l’avant. J’ai l’impression que plusieurs femmes hétéros, qui vivent des relations avec des hommes pas toujours pleinement conscients de leurs privilèges masculins et de la toxicité de certains de leurs comportements, se sentent libérées de lire ça et de se laisser porter sans ressentir le besoin de s’identifier à un ou à l’autre. Quand on lit une romance hétéro et qu’on est une femme hétéro, on s’identifie automatiquement à la femme et on revit peut-être le même système d’oppression qu’on vit dans la réalité. La romance gaie permet probablement pour certaines lectrices de se retirer de ces histoires. Et il y a possiblement une partie du lectorat qui a juste un fantasme sur les hommes gais, tout comme certains hommes hétéros fantasment sur les lesbiennes.

    Et pourquoi voit-on autant de romances queers écrites par des femmes hétéros?
    Pascal Raud : Je ne sais pas si elles sont plus nombreuses à écrire ces histoires-là, mais elles sont plus nombreuses à être publiées. Quand on est une personne queer, c’est plus difficile d’avoir accès à certains marchés. On ne peut pas publier n’importe où. Les maisons d’édition ne sont pas toutes queer friendly. Certaines publient des auteurices queers comme « token », parce que ça en prend dans leur catalogue, sans être conscientes qu’on ne peut pas travailler une œuvre queer comme on édite n’importe quel autre texte.

    Donc, les maisons qui publient correctement les artistes queers sont moins nombreuses.
    Pascal Raud : Oui, alors que dans le milieu littéraire, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus en général. Je ne sais pas si on fait plus confiance aux femmes hétéros pour raconter nos histoires ou si c’est parce que le public a moins accès à nos histoires qui sont davantage publiées dans des maisons d’éditions indépendantes, qui font des plus petits tirages et qui sont moins couvertes par les médias. Ça devient un cercle vicieux : si on parle peu de nos publications, les maisons d’édition rushent et c’est plus difficile de continuer à nous publier. C’est aussi le travail des médias de découvrir les auteurices queers et les maisons qui publient différemment du mainstream. Et c’est le travail des libraires indépendants qui peuvent transformer des livres en succès.

    Tu peaufines ces jours-ci les tomes 3 et 4 qui sortiront l’automne prochain. Tu vas ensuite plancher sur les tomes 5 et 6 prévus pour l’hiver 2027. Il en restera deux autres, en plus de celui en cours d’écriture par l’autrice Rachel Reid. Est-ce une bénédiction ou un fardeau de rester dans le même univers aussi longtemps?
    Pascal Raud : Les deux! C’est agréable de traduire une série en restant avec des personnages qui reviennent. On a pas à se demander comment on traduisait ceci ou cela, même si le style de narration est différent selon les personnages, puisque personne ne parle et ne pense de la même façon. En même temps, c’est un fardeau, parce que je ne pense qu’à ça depuis janvier! J’ai l’impression d’être un disque rayé. Mais il y a pire que de traduire pendant un an des romances gaies avec du sexe, du consentement, de l’amour et des fins heureuses.

    INFOS | Sortie des livres : Game Changer – Déjà disponible / Heated Rivalry – 19 juin 2026

    Du même auteur

    SUR LE MÊME SUJET

    LAISSER UN COMMENTAIRE

    S'il vous plaît entrez votre commentaire!
    S'il vous plaît entrez votre nom ici

    Publicité

    Actualités

    Les plus consultés cette semaine

    Publicité