La fusillade qui a coûté la vie à un policier, à un civil et au tireur présumé dans le quartier Côte-des-Neiges continue de soulever de nombreuses questions. Si l’enquête est toujours en cours, les autorités s’intéressent notamment à un long manifeste attribué au suspect, dans lequel se mêleraient idéologie « incel », misogynie extrême, haine du système et appels à la violence visant plusieurs cibles, dont l’une des entreprises les plus importantes de l’industrie pornographique.
Le drame survenu le 22 juin dernier à Montréal a profondément ébranlé la métropole.
En quelques minutes, une intervention policière dans le quartier Côte-des-Neiges s’est transformée en fusillade meurtrière. Le constable Mohamed Lamine Benredouane, 34 ans, a perdu la vie, tout comme un passant, Michael Mizrahi, tandis que le tireur présumé a été abattu par les policiers. Une autre policière a été grièvement blessée, mais son état est maintenant jugé stable.
Le suspect, Seth Scott Hatfield, 25 ans, est originaire de Lethbridge, en Alberta. Les autorités n’ont toutefois pas encore confirmé publiquement le mobile de l’attaque.
Un manifeste au cœur de l’enquête
Les enquêteurs analysent actuellement un document d’une centaine de pages qui aurait été laissé par le suspect avant l’attaque. Ce manifeste développerait une idéologie associée au mouvement « incel » (« involuntary celibate » ou célibataire involontaire), un courant masculiniste extrémiste qui attribue aux femmes, au féminisme et aux changements sociaux la responsabilité des frustrations de certains hommes.
Le document contiendrait également des appels à la violence contre différentes catégories de personnes et d’organisations, allant de responsables politiques à des dirigeants d’entreprises, en passant par des institutions financières, des médias et des entreprises de l’industrie pornographique.
Les autorités soulignent toutefois que ces éléments font toujours partie de l’enquête et qu’aucune conclusion définitive n’a encore été rendue quant au mobile exact de l’attaque.
Aylo et Pornhub cités… sans être officiellement désignés comme cibles
La fusillade s’est produite à proximité des bureaux montréalais d’Aylo, propriétaire de Pornhub (dont le plus important bureau dans le monde est sigtué à Montréal sur Décarie) et de plusieurs autres plateformes destinées aux adultes.
La présence de l’entreprise sur les lieux a rapidement alimenté les spéculations, d’autant que le manifeste ferait référence à des entreprises liées à la pornographie. Toutefois, la police n’a jamais confirmé qu’Aylo ou Pornhub constituaient des cibles précises de l’attaque.
Dans un communiqué, Aylo a exprimé sa profonde sympathie envers les familles des victimes ainsi qu’envers le Service de police de la Ville de Montréal, tout en précisant qu’aucun de ses employés n’avait été blessé. L’entreprise a également indiqué qu’elle ne commenterait pas les spéculations entourant le mobile tant que l’enquête serait en cours.
Une idéologie déjà associée à plusieurs actes de violence
Depuis plusieurs années, les spécialistes de la radicalisation mettent en garde contre certains groupes masculinistes présents sur Internet.
Le mouvement « incel », né de communautés en ligne où des hommes expriment leur frustration face à leur vie affective et sexuelle, a progressivement été récupéré par certains groupes extrémistes qui glorifient la violence contre les femmes et rejettent les valeurs d’égalité, de diversité et d’inclusion.
Au Canada, cette idéologie a déjà été associée à plusieurs attaques meurtrières, notamment l’attentat à la camionnette de Toronto en 2018, qui a fait dix morts, ainsi qu’à d’autres gestes de violence reconnus par les tribunaux comme des actes de terrorisme motivés par le masculinisme extrémiste. Et on pourrait aussi rattacher
Une haine qui dépasse les femmes
Si les idéologies « incel » ciblent d’abord les femmes et le féminisme, plusieurs chercheurs observent qu’elles s’accompagnent souvent d’autres formes de radicalisation.
Les discours haineux présents dans ces milieux s’en prennent fréquemment aux personnes LGBTQ+, aux minorités, aux institutions démocratiques ainsi qu’à toute remise en question des modèles traditionnels de masculinité.
Pour les spécialistes, cette combinaison de misogynie, d’homophobie, de transphobie et de théories complotistes constitue aujourd’hui l’une des principales portes d’entrée vers la radicalisation violente chez certains jeunes hommes.
Une enquête toujours en cours
L’enquête indépendante se poursuit afin de déterminer avec précision le déroulement des événements, les circonstances ayant conduit à la mort du civil et les motivations exactes du tireur.
Au-delà des questions entourant les cibles potentielles ou le contenu du manifeste, cette tragédie rappelle surtout que les discours de haine diffusés dans certaines communautés en ligne ne demeurent pas toujours virtuels.
Ils peuvent parfois se traduire par des actes de violence bien réels, dont les conséquences touchent l’ensemble de la société.
Un écho à Polytechnique
Pour les spécialistes de l’extrémisme violent, cette affaire rappelle que la violence masculiniste n’est pas un phénomène nouveau. Bien avant l’apparition des communautés « incels » sur Internet, le massacre de l’École Polytechnique de Montréal, en 1989, avait déjà révélé jusqu’où pouvait mener une idéologie fondée sur la haine des femmes. Marc Lépine avait assassiné 14 étudiantes en affirmant vouloir combattre les féministes.
Aujourd’hui, plusieurs chercheurs voient dans les mouvements « incels » une forme contemporaine de cette même radicalisation misogyne. Les cibles se sont parfois élargies — personnes LGBTQ+, minorités, institutions, médias ou industrie pornographique — mais le moteur idéologique demeure souvent similaire : un profond ressentiment envers une société perçue comme responsable des frustrations personnelles de certains hommes.
Pour les experts en prévention de l’extrémisme, la tragédie de Montréal rappelle que la misogynie radicale ne constitue pas seulement un problème de discours haineux en ligne. Elle représente désormais une forme de violence idéologique reconnue par plusieurs services policiers et agences de renseignement occidentaux.

