La ville de Paris attire les muses et leurs créateurs, les maîtresses et leurs amants — et amantes —, et la Ville Lumière a souvent été comparée à une femme, elle-même lieu fécond de création. Telle est la prémisse de ce film coécrit par Andrea Weiss et réalisé par Greta Schiller (Before Stonewall, 1984).
À l’occasion du 30e anniversaire de cet important film d’archives, Zeitgeist Films, en association avec Kino Lorber, propose une version restaurée en 4K qui sera projetée dans diverses villes du monde dès octobre, en passant notamment par le festival image+nation à Montréal. Une occasion unique d’en apprendre davantage sur des artistes, écrivaines, photographes et créatrices qui se sont installées à Paris entre les deux guerres.
Peu importe leur langue ou leur origine, elles se sont attachées à la France; certaines ont développé une culture d’expatriées et la plupart chérissaient un mode de vie bien différent de celui qu’elles avaient laissé derrière elles, puisque Paris devenait le lieu de tous les possibles. Mais le grand intérêt LGBTQ+ du film tient à ce que cette effervescence artistique était aussi une effervescence lesbienne et bisexuelle. En s’appuyant sur des recherches novatrices, des films amateurs ainsi que sur des témoignages et des voix, Paris Was a Woman recrée l’atmosphère de cette communauté artistique féminine qui se rassemble sur la rive gauche au cours des premières décennies du XXe siècle. Parmi elles : Colette, Natalie Clifford Barney, Djuna Barnes, Gertrude Stein et Alice B. Toklas, Adrienne Monnier, Janet Flanner et Sylvia Beach.
Ces femmes ne sont donc pas simplement intéressantes parce qu’elles étaient des créatrices dans un monde dominé par les hommes. Plusieurs ont également participé à l’émergence d’une véritable culture lesbienne et bisexuelle, à une époque où ces identités pouvaient difficilement être vécues ouvertement ailleurs. Certaines formaient des couples durables — Gertrude Stein et Alice B. Toklas en constituent évidemment l’exemple le plus célèbre —, tandis que d’autres ont créé autour d’elles des réseaux amoureux, artistiques et intellectuels qui brouillaient allègrement les frontières entre création, amitié et désir. Paris apparaît alors comme bien davantage qu’un décor.
Pour plusieurs de ces femmes, l’expatriation offrait la possibilité de s’inventer une vie impossible dans leur pays d’origine. L’histoire artistique de la rive gauche devient ainsi indissociable d’une histoire lesbienne et bisexuelle de Paris. On retrouve également des images d’archives et des témoignages de la libraire américaine Sylvia Beach, initiatrice de la célèbre librairie parisienne Shakespeare and Company.
Il est fascinant de découvrir comment ce lieu rassemblait francophones et anglophones sur le plan culturel. Cela fait également écho à la construction narrative du film et à sa narration bilingue, quoique principalement anglophone. Si le documentaire conserve une approche formelle très académique, voire universitaire, avec un ton parfois froid, redevable à une narration sérieuse et à des images d’archives souvent en noir et blanc, cette restauration prend aujourd’hui une autre valeur. Car restaurer Paris Was a Woman trente ans après sa réalisation, c’est restaurer des images de notre propre histoire.
À une époque où les archives LGBTQ+ demeurent encore trop souvent fragmentaires, revoir sur grand écran ces femmes qui ont aimé, créé, écrit, photographié et vécu ensemble permet aux générations actuelles de retrouver une généalogie dont elles ont longtemps été privées. Le passage du temps n’efface donc pas cette histoire. Au contraire : il rend peut-être encore plus nécessaire de la transmettre.
INFOS | PARIS WAS A WOMAN. Documentaire coécrit par Andrea Weiss et réalisé par Greta Schiller. 1996, 76 minutes. Ce film restauré en 4Ksera présenté dans le cadre du festival de films LGBTQ image+nation,le 24 novembre à 19:00, dans la Salle Alanis Obomsawin de l’ONF, 1500 Rue Balmoral. Montréal, QC H3A 2H7 (métro Place des Arts).BILLETS