Trente-six ans après le Sex Garage, l’un des événements pivots de l’histoire LGBTQ+ montréalaise inspire un nouveau long métrage québécois. Pier-Philippe Chevigny, réalisateur du remarqué Richelieu, tourne actuellement à Montréal Arsenal, un ambitieux drame social coscénarisé avec Chloé Robichaud. Sans chercher à reconstituer fidèlement les événements de juillet 1990, le film puise dans cette histoire de violence policière, de mobilisation communautaire et de résistance pour construire une fiction ancrée dans le Montréal queer du début des années 1990.
Ces derniers jours, la rue De La Gauchetière a fait un retour dans le Montréal du début des années 1990. Des dizaines de figurant·es, des costumes d’époque, des policiers, des passants et une imposante équipe technique ont investi le secteur pour le tournage d’Arsenal, deuxième long métrage de Pier-Philippe Chevigny après Richelieu.
Le film est officiellement présenté comme une œuvre de fiction « librement inspirée d’un événement marquant de l’histoire 2SLGBTQIA+ montréalaise ». Cet événement est le Sex Garage, cette soirée de juillet 1990 dont la violente interruption par la police et, surtout, la mobilisation qui a suivi ont profondément marqué l’histoire des communautés gaies et lesbiennes de Montréal.
La nuance est importante : Arsenal ne raconte pas le Sex Garage au sens documentaire du terme et n’en proposera pas une reconstitution historique fidèle. Pier-Philippe Chevigny et Chloé Robichaud s’en servent plutôt comme point d’ancrage pour raconter une histoire fictive et créer leurs propres personnages.
Le choix de tourner certaines scènes rue De La Gauchetière crée néanmoins un puissant écho avec l’histoire réelle, puisque c’est sur cette même rue que se trouvait le loft ayant accueilli la soirée du Sex Garage.
Après huit années de développement, le réalisateur ne cache d’ailleurs pas l’ampleur du défi que représente le projet : « Après huit ans de développement, je suis extrêmement fier de l’équipe qu’on a réussi à rassembler pour porter à l’écran Arsenal. On s’apprête à relever ensemble un gros défi technique, animés par l’urgence d’un sujet historique malheureusement toujours brûlant d’actualité », souligne Pier-Philippe Chevigny.
Cette équipe comprend une imposante distribution : Nahéma Ricci, Marine Johnson, Gabriel Cloutier Tremblay, Thomas Antony Olajide, Dany Boudreault, Jordan Gavaris, Marc-André Grondin, Maja Juric, Duncan Hodgkinson, Denis Marchand, Antoine Bertrand et Ariane Castellanos.
Une fiction nourrie par une histoire bien réelle
L’action d’Arsenal se déroule à Montréal en juillet 1990. Le personnage central, Jess, est une jeune photographe anglophone qui se rend dans un loft du centre-ville pour documenter une soirée queer. Elle y retrouve ses amis Kevin, Mélie et Diane. La fête est brutalement interrompue par une descente policière. Jess dirige alors son appareil vers les policiers et photographie leur intervention. Dans les jours qui suivent, elle et Diane participent à la mobilisation et tentent de convaincre les journaux de publier ces images.
Ce récit appartient à la fiction. Mais pour quiconque connaît l’histoire du Sex Garage, certains éléments font inévitablement écho aux événements réels : un loft de la rue De La Gauchetière, l’été 1990, une soirée queer, une intervention policière violente et une photographe qui en immortalise des moments.
C’est précisément dans cet espace entre mémoire et fiction que pourrait résider l’une des dimensions les plus intéressantes d’Arsenal : comment s’inspirer d’un événement fondateur de l’histoire LGBTQ+ québécoise tout en créant des personnages et un récit qui possèdent leur propre trajectoire?
Le Sex Garage comme point de départ
Car le Sex Garage n’est pas devenu un moment charnière de l’histoire LGBTQ+ montréalaise uniquement en raison de la descente policière. Ce qui s’est produit ensuite est tout aussi important.
Les violences de cette nuit ont contribué à mobiliser une génération de gais et de lesbiennes qui refusaient que les interventions policières visant leurs lieux de rencontre et leurs espaces de socialisation se poursuivent dans l’indifférence. Des manifestations ont suivi, des militant·es se sont organisés et les rapports entre les communautés LGBTQ+ et les institutions montréalaises ont été publiquement remis en question.
Puelo Deir racontait d’ailleurs à Fugues, lors du 35e anniversaire des événements, à quel point le Sex Garage avait constitué un tournant dans son engagement. Trois ans plus tard, en 1993, Puelo Deir, Suzanne Girard et Suzanne Downs lanceront Divers/Cité, avec une première marche suivie d’une grande fête au parc La Fontaine.
C’est dans ce terreau historique qu’Arsenal semble puiser sa matière : violence policière, invisibilité médiatique, solidarité, colère et politisation d’une communauté.
Des plans-séquences pour retrouver l’urgence
Sur le plan cinématographique, Arsenal s’annonce comme une entreprise particulièrement ambitieuse. Pier-Philippe Chevigny a choisi de tourner le long métrage en une quinzaine de plans-séquences seulement. Un parti pris qui pourrait être particulièrement adapté au sujet : le plan-séquence permet d’accompagner les personnages et les événements presque en temps réel, sans la distance créée par le montage traditionnel.




Photos de Pierre Perreault
Une importante scène nocturne a ainsi été tournée récemment rue De La Gauchetière. Pierre Perreault, qui y participait comme figurant, racontait sur Facebook qu’une quarantaine de figurant·es incarnaient les passants présents dans la rue au moment de l’intervention policière. La séquence se déployait sur environ 300 mètres et a été reprise une douzaine de fois, avec différentes variations. Pierre Perreault y tenait un petit rôle de figuration spéciale : celui d’un passant se retrouvant face à deux des personnages principaux alors qu’ils fuient la police.
L’exercice donne une idée de la complexité technique d’un tel tournage : dans ces longues prises sans interruption, interprètes et dizaines de figurant·es doivent coordonner leurs mouvements avec ceux de la caméra tout en recréant l’atmosphère du Montréal de 1990.
Arsenal est une coproduction entre Le Foyer Films et art et essai, au Québec, et Red Lion, au Luxembourg. Immina Films assurera la distribution du film au Canada, tandis que h264, qui vient d’en acquérir les droits de ventes internationales, le représentera à l’étranger.
Le tournage, amorcé à Montréal le 16 septembre, se poursuit actuellement. Aucune date de sortie n’a encore été annoncée.

