À l’origine simple websérie autoproduite par des employés d’un bar de Toronto, Slo Pitch est devenue une comédie phare de la plateforme Crave. Au-delà des rires et des balles perdues, la série s’impose comme une œuvre queer majeure, redéfinissant les arcs dramatiques queers à la télévision et brisant les tabous de la représentation LGBTQ+ dans l’univers du sport.
Le sport a longtemps été un terrain complexe pour les communautés queers : soit invisible, soit source de traumatismes liés au placard. Slo Pitch prend le contre-pied parfait de ce cliché en plongeant ses spectateurs dans le quotidien chaotique, joyeux et intensément humain des Brovaries, une équipe de softball pas tout à fait comme les autres. À travers le prisme du mockumentary (fausse série documentaire), la série ne se contente pas de faire rire ; elle explore avec une sincérité désarmante la complexité des dynamiques relationnelles et l’importance viscérale de la sororité choisie.
Une comédie de personnages aux trajectoires imparfaites
Au cœur de cette mécanique bien huilée se trouve Joanne Pico, la coach principale incarnée par l’actrice Jess Salgueiro. Loin des figures d’autorité lisses, Joanne navigue à vue, autant sur le terrain que dans sa vie sentimentale tumultueuse. Sa relation toxique et passionnelle avec Leanne (interprétée par Emily Hampshire) sert de fil conducteur dramatique à la saison.
Pour Jess Salgueiro, le format du faux documentaire a été un outil inestimable pour donner de la profondeur à son personnage : « J’étais fan de la websérie originale et je n’avais encore jamais travaillé dans le genre du mockumentary. Travailler sur ce type de comédie, c’est le summum. Le fait de pouvoir utiliser la caméra comme un autre personnage, presque comme un confident, change complètement la donne. On peut exprimer énormément de choses avec un simple regard face caméra. »
Ce procédé permet de dévoiler les fêlures derrière l’humour, notamment dans son duo dysfonctionnel :« Leanne fait subir des choses insensées à Joanne. Joanne ne sait même plus comment se comporter avec elle, même si elles sont restées ensemble très longtemps. Nous sommes de parfaits opposés à l’écran, un peu comme un aimant qui attirerait une empathe et une narcissique. »
Une communauté queer accessible et « sans filtre »
Là où de nombreuses productions contemporaines tendent à lisser ou à idéaliser les espaces queers urbains pour les rendre « acceptables », l’équipe de création de Slo Pitch a fait le choix audacieux de l’authenticité brute. Pour la version télévisée, l’intrigue a quitté les quartiers branchés de Toronto pour s’installer en banlieue, à Mississauga. Un choix géographique qui dicte directement l’arc et l’évolution de la communauté dépeinte.
Karen Knox, co-créatrice, showrunner et interprète du personnage de Boris, assume totalement ce virage ancré dans le réel : « Nous voulions situer cette version télévisée plus large à Mississauga pour que les personnages fassent un peu « moins cool ». Ce n’est pas qu’il n’y a pas de gens formidables là-bas, mais la scène queer du centre-ville de Toronto peut parfois sembler intimidante. On voulait éviter ce côté trop sélect. »
Cette volonté d’accessibilité se traduit par un ton unique, libéré des tabous sur la sexualité des femmes et des personnes non-binaires. « Slo Pitch n’est pas une série « sexy », mais elle est très portée sur la chose (horny). On propose de l’humour intelligent (highbrow) mais ancré dans un passe-temps très populaire et détendu (lowbrow). C’est une représentation queer accessible pour tout le monde. »
Le sport comme safe space et vecteur de pure joie
Le cœur de Slo Pitch réside dans ce que le sport amateur offre de meilleur : un espace où l’on peut être soi-même, entouré des siens, loin des pressions de la performance ou du jugement hétéronormatif. La série offre une chronique réaliste (slice-of-life) qui fait du bien, un baume nécessaire dans le paysage audiovisuel actuel.
Gwenlyn Cumyn, co-créatrice, showrunner et interprète d’Ann, rappelle l’intention politique et humaine derrière ce projet, qui a notamment reçu le soutien de l’acteur et producteur Elliot Page via sa structure Page Boy Productions : « Le fait de l’avoir à nos côtés a été incroyable pour la série. Elliot nous a beaucoup aidées, notamment en partageant des retours très précieux durant la phase de montage des épisodes. Nous voulions créer une série qui agisse comme une pause salvatrice, une forme d’escapade, tout en restant une chronique réaliste des communautés queer au Canada. C’est une source de pure joie pour le public. »
Du bar aux écrans nationaux : toute une aventure
Le réalisateur et co-créateur J Stevens, qui orchestre la série derrière la caméra, rappelle que cette authenticité ne s’invente pas : elle est le fruit de l’histoire même de ses créateurs. L’idée est née à une époque où l’équipe travaillait ensemble dans un bar à Toronto, partageant les mêmes aspirations et les mêmes terrains de sport le dimanche.
Pour J Stevens, le passage au format de 30 minutes sur une grande chaîne nationale est une consécration pour ces personnages marginaux mais profondément attachants : « Faire passer cette équipe dysfonctionnelle et chaotique des Brovaries du format web à une production télévisuelle d’envergure est une immense fierté. L’enjeu principal était de préserver l’esprit de camaraderie chaotique et l’authenticité de la bande originale, tout en donnant plus d’espace à chaque personnage pour grandir. »

Pourquoi la formule fonctionne (enfin)
Passer du format court d’Internet à la sitcom d’une demi-heure est un exercice périlleux où beaucoup se sont cassé les dents. Slo Pitch relève pourtant le défi avec une agilité surprenante. Le premier atout de cette transition réussie est l’écriture : les gags ne sont plus des sketchs isolés, mais découlent d’histoires solidement construites. On s’attache sincèrement à cette bande de joueuses du dimanche, précisément parce que la série accepte de filmer leurs moments de solitude, leurs doutes professionnels et leurs maladresses amoureuses.
Visuellement, la réalisation de J Stevens fait des merveilles. Sa caméra à l’épaule immersive et nerveuse capte l’énergie brute d’un match de ligue amateur avec un réalisme saisissant. Ce choix stylistique évite l’écueil du faux documentaire purement statique et transforme le terrain poussiéreux de Mississauga en une arène vibrante. C’est ce regard, combiné à des zooms abrupts et des silences éloquents face caméra, qui insuffle à la série son rythme comique unique.
L’autre grande force de cette mouture télévisuelle réside dans l’importance accordée aux rôles secondaires. Si le duo central aimante l’attention, ce sont les dynamiques chorales qui élèvent le show. Des personnages comme Boris (Karen Knox) et Ann (Gwenlyn Cumyn) apportent une stabilité et une nuance indispensables au milieu de la tempête provoquée par l’explosive relation entre Joanne et Leanne. Chaque membre de l’équipe bénéficie enfin du temps d’écran nécessaire pour exister au-delà de son archétype comique initial, dévoilant des moments de vulnérabilité touchants qui enrichissent considérablement le propos sur la solidarité féminine et non-binaire.
Certes, le rythme effréné pourra parfois déstabiliser les adeptes de comédies plus traditionnelles. Mais ce chaos ambiant fait partie du charme de la série. En refusant de donner des leçons de morale et en choisissant simplement de montrer des tranches de vie ordinaires, Slo Pitch réussit là où d’autres échouent : elle normalise et célèbre la culture queer avec un naturel désarmant.
En mêlant l’absurdité du sport amateur à la tendresse des amitiés queers, Slo Pitch réussit un tour de force : prouver que la meilleure façon de parler de représentation n’est pas de faire de grands discours, mais simplement de laisser ses personnages jouer, s’aimer et rater leurs lancers, ensemble.
INFOS | La série sera présentée dans le cadre d’image+nation39, le dimanche 22 novembre à 15h, au Cinéma JA de Sève (LB-125) Concordia University 1400 Boul. de Maisonneuve O. Montréal, QC H3G 1M8 (métro Guy-Concordia), en présence d’une partie de l’équipe : Jess Salgueiro, Karen Knox, Gwenlyn Cumyn et J Stevens qui échangeront devant le public après la projection.
Billetterie : https://image-nation.org