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Charly Mullot réinscrit les grandes figures queers dans l’Histoire

Le dieu de l’ivresse, de l’extase et du théâtre était gender fluid. Le monde a véritablement connu des moines et une impératrice romaine trans. Mais comme l’Histoire a effacé et oublié ces grandes figures queers, la conteuse Charly Mullot a décidé de les placer au cœur de son spectacle, Là où les cendres brûlent, présenté au Centre Sanaaq de Montréal le 7 novembre prochain, avant de courtiser les scènes du Québec et de l’Europe.

Pourquoi mets-tu en lumière huit figures trans?
Après avoir appris que Dionysos était un personnage transféminin, je me suis demandé s’il y avait des personnages transmasculins dans la mythologie grecque ou dans l’histoire. J’ai eu beaucoup de mal à en trouver, mais j’ai réussi! J’ai aussi réalisé qu’ils entraient dans deux catégories : les personnages qu’on a effacés sans raconter leur histoire et d’autres qu’on a modifiés, des personnes qui avaient des rapports fluides à leur genre ou qui avaient des sexualités dissidentes, qui sont devenues connues, mais qu’on a racontées autrement. Comme les lesbiennes qu’on résumait à des femmes vivant avec leur meilleure amie.

Peux-tu nous donner un exemple de figure transformée par l’histoire?
Élagabal, une femme trans d’origine syrienne, qui a été impératrice de Rome pendant quatre ans. Elle portait des perruques, des robes et du maquillage. Elle disait : « Non me appellate dominum, sum enim domina » (Ne m’appelez pas Seigneur, car je suis une Dame). Le Sénat romain a prononcé contre elle la damnatio memoriae : l’effacement officiel de la mémoire. Ses statues ont été détruites et son nom gratté de toutes les inscriptions publiques. Elle est l’incarnation de l’effacement.

Tu vulgarises le processus d’effacement de la fluidité de genre, de la Mésopotamie à aujourd’hui. Pourquoi tant de civilisations ont-elles eu le réflexe d’effacer la fluidité de genre?
ChaCha Enriquez, prof en sociologie à l’UQAM, explique que, pour faire fonctionner l’ordre, la société crée des ennemies. Il faut que les gens soient rassemblés pour être dociles. Et les meilleurs ennemis sont toujours les queers et les étrangers. Même si je voulais simplement raconter des histoires à la base, je me retrouve à parler tout le temps d’effacement. Par exemple, la société grecque s’est rassemblée contre Dionysos, ce dieu oriental aux mœurs décadentes. Durant la colonisation, ici, on a mené une guerre à la bispiritualité. Dans les années 1920-1930, il y avait une clinique qui opérait des personnes trans à Berlin, mais les nazis ont brûlé la clinique, les archives, les dossiers et les recherches, en 1933.

Comment as-tu découvert leur existence?
Puisque ça fait près de cinq ans que je raconte l’histoire de figures queers dans les festivals en racontant mes contes, il y a toujours des gens qui viennent me voir pour me donner des idées ou me dire qu’ils ont une cousine qui écrit une thèse sur des moines trans! La plupart des infos m’ont été partagées par le public. J’ai aussi fait beaucoup de recherches dans les sources d’époque pour voir comment on parlait de chaque personne. Par exemple, pour Dionysos, si on lit les pièces de théâtre écrites par Euripide, iel est décrit·e comme une personne gender fluid. Et quand on lit certaines prières adressées aux dieux grecs, en 200-300 après Jésus-Christ, Dionysos est toujours appelé le sexe aux deux sexes, aux deux naissances, moitié homme, moitié femelle. Je n’ai rien inventé.

Parlons de la forme du spectacle. Comment mélanges-tu le conte, la conférence et le théâtre?
Puisque j’avais fait beaucoup de recherches sur la fluidité de genre de Dionysos, je racontais son histoire en faisant des commentaires. C’est devenu mon numéro le plus drôle et le plus instructif. J’avais énormément de plaisir à rendre complètement pop un dieu grec, tout en transmettant un truc sur l’effacement et la violence queerphobe à l’époque. Ça a donné une direction à mon spectacle. Malgré le contenu qui appartient à la conférence, on n’a pas l’impression d’être à l’université.

Comment as-tu fait tes débuts dans le conte?
À la base, j’étais une artiste de théâtre : autrice et metteuse en scène. J’ai commencé à conter en arrivant au Québec. Je me suis retrouvée par hasard à un spectacle de contes où j’ai découvert Michel Faubert, l’une des étoiles du renouveau du conte ici. Je voyais un genre de comédien qui montait sur scène sans personnage et sans costume, en s’adressant directement au public pour raconter des histoires absolument incroyables, en se débarrassant complètement du quatrième mur. C’est un dialogue. Et moi, ce qui m’importe le plus, c’est la transformation de notre société, la création d’espaces de dialogue et les histoires. Dans le temps, ça faisait 10 ans que je montais des spectacles avec des costumes, des personnages et des décors, sans prendre beaucoup de plaisir à penser à ces aspects. Donc, j’ai décidé de plonger dans le milieu du conte.

Tu es originaire de France. Comment se compare la place du conte au Québec et en France?
En France, il y a des artistes bien connus du milieu du conte, mais pas des étoiles comme Fred Pellerin, très aimées du grand public. Il est carrément une exception mondiale francophone en faisant du conte pour adultes et en étant très connu. Pour le reste, le milieu du conte en France est peut-être plus proche du milieu du théâtre, parce que les demandes de subventions du conte vont avec les voies du théâtre, alors qu’au Québec, c’est avec la littérature. Ça crée des subventions, des résidences et des carrières différentes.

Est-ce que les artistes queers ont un accueil différent sur les deux territoires?
En France, le niveau de misogynie, de transphobie, de transmisogynie, d’homophobie et de racisme est beaucoup plus poussé, banalisé et assumé. Je connais des camarades qui montent pour la première fois un spectacle qui inclut le mot queer et qui se font définancer. Au Québec, ce n’est pas le cas en ce moment. On a de la place. Malheureusement, je pense que ça ne va pas durer avec la montée du fascisme.

INFOS | Là où les cendres brûlent, de Charly Mullot, présenté au Centre Sanaaq de Montréal, le 7 novembre prochain.

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