Vendredi, 23 janvier 2026
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    «Les droits LGBT+ sont attaqués où la démocratie est en crise» : Jean-Marc Berthon sonne l’alarme

    Premier titulaire du poste d’ambassadeur français pour les droits des personnes LGBT+, créé par Emmanuel Macron en 2022, Jean-Marc Berthon dresse un constat inquiet : la poussée réactionnaire qui traverse plusieurs régions du monde vise souvent, en premier lieu, les minorités sexuelles et de genre. Dans une entrevue accordée à Têtu à l’occasion de la parution de son livre Fragiles libertés (Grasset), le diplomate décrit les droits LGBT+ comme un baromètre fiable de l’état de santé démocratique. Là où la démocratie vacille, les attaques se multiplient.

    Trump, accélérateur de polarisation… et déclencheur de sursaut

    Dans l’affrontement mondial entre forces progressistes et réactionnaires, Berthon estime que le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a joué un rôle d’amplificateur. Quand « la plus grande puissance mondiale » bascule du côté conservateur, dit-il, cela peut encourager d’autres pays à durcir leur ligne. Mais l’effet n’est pas univoque : ce choc provoque aussi un réflexe de défense dans des États qui se veulent libéraux et démocratiques — du Canada à la Roumanie, en passant par l’Australie — qui se sentent obligés de réaffirmer plus fortement leurs valeurs.

    Il insiste aussi sur un basculement symbolique : aux yeux de nombreux pays, les États-Unis ne seraient plus un modèle, mais un « contre-modèle », notamment à travers leur politique commerciale, leur rapport à la Russie, leur gestion de l’immigration. Autrement dit, la séquence ne marque pas « la victoire finale du conservatisme », mais une intensification de la confrontation idéologique.

    L’Europe en étendard — malgré des poches de résistance

    Dans ce nouvel échiquier, Berthon voit l’Europe comme un pôle capable d’incarner un modèle d’inclusion. Oui, certains pays de l’Union européenne mènent des politiques anti-LGBT — il cite notamment la Hongrie et la Slovaquie —, mais il les décrit comme minoritaires. À l’inverse, l’« écrasante majorité » des États membres défendrait une inclusion complète des personnes LGBT+ au nom d’un universalisme hérité des Lumières.

    Cette vision place l’UE dans un rôle paradoxal : à la fois espace de référence sur le plan des droits, et terrain de bataille où s’affrontent conceptions opposées de la démocratie, de la nation et des libertés individuelles.

    Les droits LGBT+ comme thermomètre démocratique

    Le cœur du propos est là : pour Berthon, la corrélation est directe. « Là où la démocratie est absente ou en crise, les droits LGBT+ sont systématiquement attaqués. » Il rappelle l’ampleur des progrès accomplis en un demi-siècle — dépénalisation de l’homosexualité dans les deux tiers du monde, avancées sur la transidentité et l’homoparentalité dans de nombreux pays —, et souligne l’illusion qui a accompagné ces conquêtes : celle de droits désormais irréversibles.

    Or, dit-il, depuis une dizaine d’années, on observe une crispation, parfois un recul, sur tous les continents. Il associe ce mouvement à plusieurs dynamiques entremêlées : « balancier de l’histoire », crise démocratique, et montée d’un sentiment anti-occidental.

    Démocratie, prospérité, sécularisation : le trio gagnant

    Berthon avance trois conditions qui favoriseraient l’avancée des droits LGBTQI+ : la démocratie, la prospérité économique, et la sécularisation de la société. C’est ce troisième élément — la laïcité, souvent contestée ou caricaturée — qu’il défend avec le plus de vigueur dans l’entrevue.

    En s’appuyant sur les cartographies internationales des droits, il affirme que les pays qui protègent le mieux les personnes LGBTQI+ sont aussi, globalement, les plus sécularisés. Pour lui, l’enjeu est simple : les grandes religions monothéistes ont historiquement porté des doctrines sévères sur l’homosexualité et la transidentité, perçues comme contraires à un ordre naturel dicté par Dieu. D’où une conclusion politique : pour les personnes LGBT+, il est « capital » que la loi civile ne soit pas le prolongement de la loi religieuse.

    Religions : un changement possible, mais graduel

    Berthon ne présente toutefois pas l’hostilité religieuse comme une fatalité. Il mise plutôt sur une évolution lente, faite de gestes symboliques et d’ouvertures progressives. Il évoque les pas du pape François — notamment ses appels à dépénaliser l’homosexualité et certaines formes de reconnaissance pastorale — et estime que l’actuel pape semble poursuivre dans une direction comparable, en autorisant un pèlerinage LGBT au Vatican et en recevant une délégation de personnes transgenres. À ses yeux, une attitude moins hostile des religions pourrait, dans les prochaines décennies, contribuer à consolider les droits.

    Homonationalisme : défendre « les gays », exclure les trans

    Autre point saillant : la récupération politique des droits LGBT par des forces nationalistes. Berthon décrit l’« homonationalisme » comme une posture consistant à revendiquer la défense des homosexuels — mais pas celle des personnes trans — au nom d’un « mode de vie » à protéger contre une menace présentée comme extérieure.

    Face à cette logique, il oppose une ligne républicaine fondée sur les droits universels : droit à la vie privée, non-discrimination, liberté d’expression, protections qui doivent bénéficier à toutes et tous. Il rattache cette approche à une généalogie politique française : l’héritage de 1791 et l’abolition du crime de sodomie.

    Populismes : la majorité contre les contre-pouvoirs

    Berthon élargit ensuite le cadre : l’attaque contre les droits LGBT s’inscrit, selon lui, dans une offensive populiste plus vaste contre les contre-pouvoirs. Il décrit l’idéal populiste comme l’imposition du fait majoritaire à la minorité — une vision appauvrie de la démocratie. Pour lui, la démocratie ne se résume pas à la loi du nombre : elle repose aussi sur la protection des droits des minorités, garantie par des institutions indépendantes.

    C’est pourquoi, dit-il, les populismes s’en prennent « systématiquement » à la justice et aux médias, souvent les premiers remparts face aux dérives.

    La justice européenne comme bouclier

    Sur ce terrain, Berthon insiste sur un point qu’il juge sous-estimé : le rôle crucial des juridictions européennes. Les personnes LGBT+, affirme-t-il, ne mesureraient pas toujours ce qu’elles doivent à la justice européenne. Il rappelle l’apport de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), dont la jurisprudence, dans les années 2010, a contribué à faire avancer l’inclusion. Et il présente la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) comme un rempart actuel face aux gouvernements LGBTphobes : elle a notamment affirmé qu’un mariage entre personnes de même sexe contracté dans un pays de l’UE devait être reconnu ailleurs dans l’Union, et doit encore se prononcer sur la législation anti-LGBT en Hongrie.

    Au final, l’entretien dessine une ligne claire : les droits LGBT+ ne progressent pas dans un vide. Ils avancent — ou reculent — avec l’état de la démocratie, la solidité des institutions, l’indépendance de la justice, et la capacité des sociétés à résister aux récits de peur. Pour Berthon, les « fragiles libertés » sont un avertissement : ce qui a été conquis peut être défait, et la défense des minorités reste indissociable d’un combat plus large pour l’État de droit.

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