Déclenchées le 28 décembre sur fond de crise économique, les protestations se sont rapidement muées en contestation politique. Des voix queer y prennent part malgré des risques extrêmes, dans un pays où l’homosexualité demeure criminalisée.
Des manifestations ont éclaté à travers l’Iran à partir du 28 décembre, alors que la colère populaire devant l’effondrement économique et la hausse du coût de la vie débordait dans la rue. Très vite, la contestation a dépassé le terrain du portefeuille : des slogans antigouvernementaux ont fusé et, dans certains rassemblements, des protestataires ont ciblé directement le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei. Selon des organisations de défense des droits humains, les autorités ont répliqué par une intensification de la répression et des restrictions à l’accès à Internet, compliquant la circulation d’images et de témoignages.
Dans une déclaration rapportée par Reuters, un responsable iranien a affirmé que les autorités auraient « vérifié » au moins 5 000 décès liés aux troubles, dont environ 500 parmi les forces de sécurité. Le responsable a imputé ces morts à ce que le pouvoir a décrit comme des « terroristes et émeutiers armés » — une version difficile à vérifier indépendamment, en raison des contraintes imposées aux médias et de la fragilité des communications. Il a aussi soutenu que le bilan final ne devrait pas augmenter de manière importante, tout en accusant Israël et des groupes armés situés hors du pays d’avoir soutenu les protestations, des allégations qui n’ont pas pu être corroborées.
Au cœur de cette mobilisation, des personnes LGBTQ+ iraniennes seraient nombreuses, malgré un climat de danger constant. Plusieurs sources ont confié à FUGUES que des membres de la communauté queer participent aux manifestations antigouvernementales, en sachant qu’ils et elles affrontent — en plus du risque général — la menace particulière d’un appareil d’État qui criminalise toujours les relations sexuelles consentantes entre personnes de même sexe.
« Les personnes LGBTQ font partie de cette protestation »
Fondateur et directeur général de l’International Railroad for Queer Refugees (IRQR), Arsham Parsi est originaire de Chiraz. Réfugié depuis 2005, il suit de près la situation et reste en contact avec des personnes sur le terrain. Il décrit un soulèvement porté par une demande de dignité et de liberté, largement partagée : « Il est important de le dire clairement. Les personnes LGBTQ font partie de la société iranienne, et elles font partie de cette protestation. Beaucoup participent directement, malgré des risques souvent encore plus grands que les autres — parce qu’en Iran, elles sont déjà criminalisées et ciblées simplement pour ce qu’elles sont. »
Pour les personnes LGBTQ+, se rendre visibles — que ce soit publiquement ou par des formes plus clandestines — peut avoir des conséquences de vie ou de mort. Lapeur et l’épuisement cohabitent avec une détermination tenace.
Parsi dit percevoir, chez plusieurs, l’impression que cette séquence diffère des précédentes vagues de protestation. « L’ampleur, la persistance et le rejet public de la peur semblent qualitativement différents… Beaucoup d’Iraniens espèrent que cela mènera à une transformation réelle », avance-t-il, rappelant le coût humain. Pluisuers milliers de citoyens, manifestants dans les rues des villes iraniennes, ont été tués par les service de l’ordre qui comptent de plus en plus de mercenaires étrangers employés par le gouvernement.
Blackouts et coupures : le pays se referme
Jusqu’à présent la réponse gouvernementale est sévère : coupures d’électricité et d’Internet, interruptions téléphoniques, déploiement massif de forces de sécurité. Ces restrictions ne servent pas seulement à ralentir l’organisation des manifestations : elles rendent aussi plus difficiles la documentation des abus, la recherche de personnes disparues et la vérification d’informations. Dans un tel contexte, la violence peut se déployer au-delà du regard public .
Parsi précise qu’il ne souhaite pas d’intervention militaire étrangère, mais un engagement diplomatique soutenu et une aide arrimée aux droits humains. Il dit craindre que l’histoire se répète : un élan populaire écrasé, puis relégué au second plan au profit de négociations, d’arrangements ponctuels ou de promesses du régime.
Une contestation transversale, au-delà des élites
Soudeh Rad, cofondatrice et directrice générale de Spectrum, une ONG basée en France travaillant avec des communautés persanophones sur l’égalité des genres et les enjeux LGBTQ, souligne que la vague de protestations à grande échelle a notamment pris forme dans le Grand Bazar de Téhéran. Elle insiste sur le caractère transversal du mouvement, affirmant que des images et témoignages montrent des protestataires « de toutes les classes, âges, communautés, ethnicités, genres ». Elle met aussi en garde : si l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne est révélée en détention, les risques de violences et de torture augmentent.
Elle rappelle par ailleurs que des mouvements récents ont produit des changements sociaux graduels, sans réforme légale formelle. Elle cite « Femme, Vie, Liberté », associé — selon plusieurs observateurs — à une non-conformité accrue face au hijab obligatoire et à une solidarité plus visible entre des communautés longtemps marginalisées. À ses yeux, la crise actuelle s’inscrit dans un processus de transformation de la société iranienne depuis plusieurs années.
L’invisibilité queer en temps de crise
Directrice au sein de 6Rang, Shadi Amin souligne que l’impact réel de la répression sur les militant·es LGBTQ est difficile à mesurer, notamment en raison des coupures d’Internet et de l’accès limité aux lieux de détention, qui entravent la documentation. Elle note aussi un problème récurrent : en période de troubles, les enjeux liés à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre sont souvent relégués au second plan, laissant des victimes sans reconnaissance et des cas effacés des récits publics.
Dans le cadre légal iranien, rappelle-t-elle, les relations sexuelles consentantes entre personnes de même sexe restent passibles de la peine de mort — un facteur qui nourrit depuis longtemps l’invisibilisation des personnes LGBTQ+. Sans données officielles, dit-elle, il est impossible d’estimer combien de personnes LGBTQ auraient été tuées, arrêtées ou victimes d’abus. Elle ajoute que les coupures ont brisé des canaux de communication et interrompu des services de soutien, rendant plus difficile d’évaluer la sécurité des personnes ou de confirmer qui est détenu, disparu ou libéré.
Diaspora et fractures de l’opposition
Matt Forouzandy, président du 30-Morg Queer Liberation Committee, confirme que des personnes LGBTQ+ participent aux manifestations depuis leurs débuts. Il note que certain·es ont affiché sur les réseaux sociaux leur appui au prince héritier Reza Pahlavi, figure symbolique pour une partie de la diaspora, même si son influence à l’intérieur du pays est contestée. Il affirme toutefois que, malgré la répression, des militant·es queer agissent parfois à visage découvert, utilisant leur vrai nom et leur photo en ligne — un pari risqué qui témoigne, selon lui, d’un refus croissant de la peur.
Pour lui l’avenir des droits LGBTQ en Iran dépendra de la direction politique qui émergera — et de la capacité du mouvement à rester porté par les revendications internes, plutôt que modelé par des influences extérieures. « La force la plus décisive, ce sont les gens en Iran », dit-il. Dans un pays où l’identité queer est déjà une ligne de front, cette participation prend une portée particulière : se battre à la fois pour la liberté d’un peuple et pour l’égalité, avec l’espoir — fragile, mais tenace — d’un futur où vivre au grand jour ne serait plus un crime.

