Mercredi, 30 septembre 2026
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    Ces étiquettes contraignantes et libératrices

    À l’occasion de la Journée de la visibilité bisexuelle, en septembre dernier, Fugues proposait un dossier sur l’invisibilité bisexuelle dans lequel Martin Blais et Gabryelle Iaconetti partageaient leur perspective scientifique et historique sur la question. Ce dossier se poursuit ce mois-ci avec le docteur en sociologie et chargé de cours à l’UQAM, Félix Dusseau, auteur d’un livre sur les bisexualités à paraître en mars prochain.

    L’auteur aborde les bisexualités tout d’abord du point de vue social : « La sociologie, c’est la science des relations, donc je m’intéresse aux relations que les gens ont entre eux, notamment à travers la construction de soi et les questions d’amitié et d’identité. » C’est ainsi, en documentant les relations d’amitié intimes, que le chercheur s’est intéressé à la question des bisexualités : « J’ai été assez surpris de voir que les premiers contacts sexuels se font souvent entre amis, explique-t-il. Ma conclusion est que la sexualité amène une dimension intime à l’amitié et que l’amitié crée une couche de protection pour la découverte sexuelle, notamment à l’adolescence, en évitant de devoir se poser des questions sur les étiquettes. »

    Il peut en effet être difficile et anxiogène de s’y retrouver lorsque l’on tente de catégoriser sa sexualité selon un inventaire bien précis d’étiquettes : « Moi, c’est mon domaine et je suis perdu à travers les différents termes et les nombreuses étiquettes », avoue le Français d’origine, qui enseigne également la sexologie à l’UQAM. D’autant plus que, comme le souligne le spécialiste, les étiquettes peuvent être libératrices pour les uns, mais devenir très limitatives pour les autres : « Les étiquettes sauvent des vies parce qu’elles mettent un mot sur ce qui arrive à soi. Elles peuvent enlever un gros poids et changer sa vie, illustre Félix Dusseau. Toutefois, elles peuvent aussi enfermer : comment représenter toute la complexité de ses désirs et de ses envies sexuelles ? »

    L’auteur cite, en guise de cas de figure qui échappe aux étiquettes traditionnelles, l’exemple du « coming out inversé », soit celui des personnes qui s’identifient comme homosexuelles et qui entrent éventuellement en relation amoureuse ou sexuelle avec une personne du sexe opposé : « J’ai interviewé des femmes qui se disaient lesbiennes et qui tombaient un jour amoureuses d’un homme. Leur première réaction était de dire : “Pas encore un coming out !” (Rires !) Donc, ce phénomène existe, mais il est très peu documenté. » La différence entre les pratiques sexuelles réelles et les étiquettes utilisées pour les nommer est l’un des thèmes abordés par l’auteur dans le chapitre intitulé Les femmes sont-elles plus bisexuelles que les hommes? Tiré de son livre Les possibilités de l’intime : une sociologie des bisexualités, à paraître au printemps.

    Cette dichotomie est ce que Félix Dusseau identifie comme la différence entre les pratiques déclaratives et les pratiques réelles. Du point de vue déclaratif, par exemple, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à ne pas s’identifier comme complètement hétérosexuelles. Toutefois, lorsque l’on s’intéresse aux pratiques réelles, la différence entre les hommes et les femmes ayant rapporté des pratiques sexuelles avec des partenaires du même sexe est réduite à environ 1 %.
    Aux yeux du sociologue, cette différence vient du fait que, socialement, les filles sont poussées dès un jeune âge vers des comportements de proximité ou d’intimité, comme le fait de se confier, de se toucher les cheveux, etc., alors qu’on attend des garçons qu’ils pratiquent un sport et qu’ils gardent une certaine distance. De plus, lors de jeux intimes comme « la bouteille » à l’adolescence, les filles peuvent ouvertement embrasser leurs amies, alors que les garçons doivent montrer leur dégoût à l’idée de faire la même chose. Félix Dusseau indique ainsi que, du point de vue social, il y a une certaine biphobie associée à l’étiquette bisexuelle, principalement lorsqu’elle est attribuée aux hommes : « Il y a une dévirilisation des hommes qui avoueraient une attirance envers les hommes et c’est comme ça depuis l’Antiquité. On voit notamment des filles qui disent qu’elles trouvent ça beau de voir deux gars ensemble, mais pas s’il s’agit de leur copain (Rires !) ! »

    Or, Félix Dusseau explique que la bisexualité n’est pas en opposition à l’hétérosexualité ou à l’homosexualité, mais bien à la monosexualité, soit le fait d’être attiré par un seul genre : « Quand la médecine est devenue la source officielle pour définir la sexualité et la reproduction, on a identifié les termes, explique-t-il. Selon la médecine, il y avait les hétéros (les normaux) et les homos (les malades). Cette catégorisation par la médecine a servi à identifier les homosexuels. Mais où sont les bis ? » L’absence historique d’identification médicale est exacerbée par l’absence de visibilité
    sociale, ce que l’auteur appelle l’invisibilité de fait : « Si je vois deux hommes, je pense qu’ils sont gais. Si je vois un homme et une femme, je pense qu’ils sont hétéros. » elon laquelle les personnes qui se disent bisexuelles sont nécessairement en transition vers l’homosexualité.

    Aux yeux de Félix Dusseau, cette « bisexualité de transition » peut être nécessaire pour certaines personnes pour des raisons de sécurité ou d’acceptation sociale, mais il souligne que la transition peut aussi faire référence à différents chapitres de notre vie : « Pour certaines personnes, l’étiquette peut être transitoire ou identitaire alors que, pour d’autres, elle fera référence à une période de leur vie, illustre-t-il. Il faut se rappeler que notre sexualité est faite de phases. À l’adolescence, la sexualité se résume à “frencher” une personne, puis, à un certain moment, cette phase est révolue. »
    C’est dans cette optique que l’auteur souligne que, lorsque l’on parle des bisexualités, on parle aussi de fluidité dans le temps. L’auteur cite la grille d’orientation de Klein à l’appui. Contrairement à la fameuse échelle de Kinsey, qui présente la sexualité sur un continuum allant d’asexuel à complètement homosexuel, la grille de Klein mesure l’orientation sexuelle dans le temps, selon sept facteurs psychosociaux incluant les préférences sociales, les préférences de vie, les fantasmes et les comportements.

    Pour le professeur, cette approche permet de constater que les trajectoires sont extrêmement changeantes, tant du point de vue de l’intimité amoureuse que sexuelle : « J’ai interviewé des personnes qui se disaient lesbiennes dans le passé, hétérosexuelles dans le présent et idéalement bisexuelles dans le futur, illustre Félix Dusseau. D’autres personnes se disaient bisexuelles, mais présentaient des trajectoires majoritairement hétérosexuelles, alors que d’autres étaient sentimentalement hétérosexuelles, mais avaient des fantasmes bisexuels. »

    Face à cette évolution, Félix Dusseau explique que, d’une certaine façon, notre identité (et notre sexualité) est narrative : « Nous restons toujours la même personne physiquement, mais nous ne sommes pas la même personne tout au long de notre vie, parce qu’on change de goûts, de personnalité, de perspective, explique-t-il. Alors, comment relier le similaire et le différent ? En se racontant, parce qu’il est impossible de dire toute la vérité sur soi en un seul mot ! » La nécessité de se raconter vient également des diverses confusions entourant les bisexualités. Parmi celles-ci, la confusion entre bisexualité, monogamie et infidélité. Pour Félix Dusseau, il faut distinguer l’orientation intime (la bisexualité) de l’orientation relationnelle (la monogamie) : « La bisexualité ne signifie pas que les personnes sont polygames et qu’elles auront besoin d’avoir plusieurs partenaires, indique-t-il. L’infidélité n’a pas de genre ou d’orientation. Sinon, ça voudrait dire que les personnes monosexuelles seraient toutes fidèles ; or, ce n’est pas le cas. »

    En somme, comme l’aborde Félix Dusseau dans son ouvrage, l’intimité humaine est plurielle et profondément changeante. Pour l’auteur, au-delà des catégories et des étiquettes, il apparaît donc souvent plus pertinent d’aborder celle-ci dans une perspective d’ouverture et d’accueil, en reconnaissant la diversité des expériences et des parcours : « Plutôt que de chercher à tout prix une étiquette, envisager notre sexualité comme une pluralité de possibilités, ça peut être très stimulant. On s’en fout de savoir si c’est de la bisexualité, de la monogamie ou de la polygamie. Si les bisexualités permettent de créer des liens entre les personnes, alors c’est génial. »

    INFOS | Les possibilités de l’intime : une sociologie des bisexualités, Félix Dusseau, Robert Laffont QUébec, printemps 2027, 312 pages.

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