• • •
    Publicité

    Entre incompréhension et invisibilité

    Martin Blais est sexologue, sociologue et professeur titulaire de la Chaire de recherche sur la diversité sexuelle et la pluralité des genres (DSPG) de l’UQAM. À l’occasion de la Journée de la visibilité bisexuelle, le chercheur aborde le portrait des communautés bisexuelles ainsi que les enjeux et préjugés qui les caractérisent.

    Comment voyez-vous la situation des personnes bisexuelles en ce moment?
    Martin Blais : Leur situation est paradoxale : de plus en plus de personnes déclarent leur bisexualité, mais elles demeurent largement effacées et invisibles. Légalement, les droits ont évolué autour des personnes homosexuelles. Pour les personnes bisexuelles, ça ne se traduit pas par une reconnaissance sociale. Leurs droits ont donc évolué plus vite que leur représentation.

    Qu’est-ce qui pourrait expliquer ce manque?
    Martin Blais : Entre autres, le fait que ces personnes sont souvent présumées gaies ou hétéros selon le genre de leur partenaire. Dans cette perspective, le couple a préséance sur la personne.

    Une incompréhension caractérise encore la bisexualité, même au sein des communautés LGBTQ+. Pourquoi?
    Martin Blais : Nous avons tendance à vouloir faire entrer les gens dans des catégories binaires : hétérosexualité ou homosexualité. Ce présupposé s’appelle le monosexisme, soit l’idée selon laquelle une personne ne devrait être attirée que par un seul genre. Cette présomption très forte est remise en question par la bisexualité, ce qui contribue à l’invisibiliser et parfois à perpétuer des préjugés envers cette orientation. Par exemple, les personnes hétéros peuvent interpréter la bisexualité comme une indécision ou une phase vers l’homosexualité, alors que les communautés LGBTQ+ peuvent voir les personnes bisexuelles comme opportunistes ou pas suffisamment queers.

    Les études démontrent pourtant que les personnes bisexuelles sont les plus nombreuses au sein des communautés LGBTQ+…
    Martin Blais : Les enquêtes montrent effectivement qu’il y a plus de personnes qui s’identifient comme bisexuelles que comme gaies ou lesbiennes. C’est la majorité invisible au sein des minorités! Il faut garder en tête qu’il y a un coût social à s’identifier à une catégorie. Il est donc possible de penser qu’il y a aujourd’hui un coût social moins élevé à s’identifier comme bisexuel. De plus, les modèles sont plus disponibles aujourd’hui. C’est peut-être pourquoi certaines personnes « cochent cette case ».

    Pourquoi cette communauté est-elle donc toujours relativement invisible?
    Martin Blais : Quantité n’égale pas représentation et n’égale pas visibilité. On a l’habitude de mesurer l’orientation sexuelle selon trois critères : l’identité (comment on se décrit), le plaisir et l’attirance (ce que l’on ressent) ainsi que les comportements et le genre des partenaires (avec qui on a des relations sexuelles). Or, ces trois morceaux ne se recoupent pas : il y a davantage de gens qui déclarent avoir des attirances et des comportements bisexuels que de gens qui se disent bisexuels. Il y a donc moins de gens qui actualisent ces attirances par des comportements et encore moins de gens qui adoptent des étiquettes identitaires.

    Existe-t-il des enjeux propres à la communauté bisexuelle?
    Martin Blais : L’un des enjeux importants est l’invalidation de l’orientation sexuelle, ce qui peut s’accompagner d’une pression sociale à devoir prouver son orientation sexuelle. Par ailleurs, les personnes bisexuelles présentent des indicateurs de santé moins favorables que les personnes gaies ou lesbiennes, qui elles-mêmes en présentent de moins bons que les personnes hétérosexuelles. Il y a donc une hiérarchisation des indicateurs de santé basée sur l’orientation sexuelle. Il y a aussi une question de genre : les femmes bisexuelles présentent des indicateurs de santé moins favorables que les hommes bisexuels.

    On entend souvent que tout le monde est fluide, donc bisexuel à un certain niveau…
    Martin Blais : Il faut abandonner l’idée selon laquelle tout le monde est un peu bisexuel parce que ça invalide tout le monde, finalement. C’est aussi une erreur de penser que la bisexualité signifie une attirance à 50 % envers un genre et à 50 % envers l’autre. La bisexualité n’est pas une opération mathématique! (Rires!) C’est vrai qu’il y a des gens qui vivent leur sexualité comme fluide, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Les études montrent notamment que les femmes sont plus portées à vivre leur sexualité comme fluide que les hommes. La fluidité évolue avec le temps, mais les choses sont généralement plus stables que moins stables au cours de la vie.

    On entend aussi que la bisexualité est une phase vers l’homosexualité…
    Martin Blais : Ce qui est particulier, c’est qu’on reconnaît facilement le droit à l’exploration sexuelle chez les jeunes gais, lesbiennes ou hétéros, mais que la bisexualité ne pourrait être qu’une phase. Il y a donc un double standard dans la manière dont on traite les orientations sexuelles. Comme le montre l’échec des thérapies de conversion, on ne se débarrasse pas de son orientation au cours de sa vie. La bisexualité n’est donc pas une phase ni une salle d’attente vers autre chose! (Rires!)

    Qu’en est-il du préjugé selon lequel les personnes bisexuelles ne peuvent se satisfaire d’un seul genre et sont donc condamnées à être en couple ouvert?
    Martin Blais : On confond souvent deux dimensions : notre orientation sexuelle ne détermine pas notre modalité relationnelle ou notre capacité à respecter une entente relationnelle. La capacité d’être attiré par plusieurs genres ne crée pas l’obligation d’avoir plusieurs partenaires de plusieurs genres, de même qu’être attiré par les hommes ne crée pas l’obligation d’avoir tous les hommes comme partenaires. Le fait d’être en couple monogame implique nécessairement des renonciations. Tout est une question de choix relationnels consensuels.

    Que devraient retenir les personnes bisexuelles de cette discussion?
    Martin Blais : Vous n’avez rien à prouver à personne! On peut choisir les mots qui nous décrivent et qui décrivent notre attirance. Ces mots peuvent changer avec le temps, mais ça ne nous rend pas moins authentiques. Les mots servent à se comprendre, mais ils ne sont pas un contrat à vie. 

    Du même auteur

    SUR LE MÊME SUJET

    LAISSER UN COMMENTAIRE

    S'il vous plaît entrez votre commentaire!
    S'il vous plaît entrez votre nom ici

    Publicité

    Actualités

    Les plus consultés cette semaine

    Publicité