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David Paquet vous vend un cornet à 275$

Des cornets de crème glacée à 275$. Des employés remplacés par des robots. Des loyers dont les coûts explosent. Un bébé qui se radicalise en manipulant un téléphone. Avec la pièce « Le palais des glaces », présentée au Théâtre d’Aujourd’hui du 10 novembre au 5 décembre, David Paquet invite le public au Versailles de la crème à glace, lieu où l’employeur-roi traite ses employés comme ses sujets, dans un climat de comédie dystopique!

Dans ta pièce, il est question du manque de reconnaissance au travail, d’inflation, d’éviction, du coût de la vie, etc. Comment voulais-tu illustrer les dérives du capitalisme?
Avec la mise en scène, on a travaillé ce texte comme un conte : il y a quelque chose de complètement halluciné sur la violence économique. On exagère tout, mais en même temps, on se fait toujours un peu rattraper par le réel. Rien là-dedans n’est purement fictif. Avec cette pièce, où je flirte pour la première fois avec l’horreur, j’ai pris tout ce qui me terrifie depuis la pandémie et j’ai essayé de l’exorciser par le rire et la fantaisie. Parce que j’ai peur et il est moins terrifiant de ne pas être seul à avoir peur.

On fait connaissance avec Virginie, une femme qui laisse son emploi après 35 ans de service, avec la conviction que son travail lui a tout pris : sa santé, son sommeil, son plaisir. Est-ce qu’il y a plusieurs de tes proches qui ont vécu ça pour que ça devienne un carburant si fort à ton écriture?
Non, pas mes proches, mais une fille dans un hall de théâtre m’a raconté l’histoire de sa mère qui, après je sais pas combien de loyaux services, s’est fait donner une poivrière à son party de retraite. Quand on me raconte certaines histoires dans la vie, je sais tout de suite quand c’est du théâtre! Je lui ai tout de suite demandé la permission de mettre cette histoire dans une pièce, car elle possède tout ce que je trouve d’extrêmement théâtral et de déshumanisant. Je suis sûr que ça va parler à beaucoup de gens.

On découvre ensuite Émilie, qui s’aliène au travail autant que Virginie. Elle évolue au Palais des glaces. Pourquoi le milieu de travail principal dans lequel est campé ta pièce est une crèmerie?
Parce qu’il y a tout un pan de la population présentement qui se fait évincer de son sentiment de quiétude. Et pour moi, le cornet représente le petit plaisir et cette quiétude-là. Quand on ne peut même plus s’offrir le luxe d’un cornet, je trouve ça emblématique de la violence qui nous entoure. Ça devrait être simple et accessible, aller manger un cornet.

Émilie a un bébé, qui est un adulte méchant dans un corps de poupon. D’où vient cette idée?
Je voulais donner la lucidité intellectuelle et émotionnelle à un personnage qui est physiquement impuissant. Quand je regarde la jeunesse autour de moi, parfois, c’est ce que je vois. Les jeunes sont branchés et lucides, mais ils n’ont pas de pouvoir de voter, de pouvoir économique ni de pouvoir pour faire bouger les choses.

Ta pièce semble mélanger critique sociale et trip de drogues. Comment réagis-tu à cette description?
Je dis que ça me convient! La critique sociale est l’aspect miroir : on se regarde vivre. Et la portion hallucinant est la fonction de refuge de l’art. Je ne suis pas intéressé à transposer le réel de façon identique, sinon j’écouterais les actualités. Je veux que les gens aillent au théâtre en se disant : « Je sais que je regarde la vie, mais on me la montre comme je ne l’ai jamais vue auparavant. » Avec la mise en scène et la scénographie, on a fait du maximalisme. Tout est plus grand que nature!

Dans quel contexte as-tu écrit ce texte?
C’était en 2021, alors qu’on était encore en confinement. J’ai été invité en résidence de création à Carleton-sur-mer sous l’invitation de Pascale Joubert. Elle m’a donné carte blanche pour écrire là-bas pendant trois semaines. Je suis arrivé sur place avec la phrase « Je suis tannée d’être morte » et l’idée d’un cornet à 275$. Je ne savais pas trop ce que ça voulait dire, mais je savais que j’avais quelque chose. J’ai commencé à tisser tout ça. Ensuite, j’ai mis le projet sur pause pour écrire L’éveil du printemps. Quand je suis revenu à l’écriture du Palais des glaces, trois ans après, le monde avait complètement changé.

Tu as obtenu ton diplôme en écriture dramatique de l’École nationale de théâtre en 2006, il y a 20 ans. Comment a évolué ta confiance en tes moyens?
À la base, pour se dire qu’on veut écrire du théâtre dans la vie, il faut avoir un bon mélange de naïveté et de confiance. Dans le temps, je vivais à deux dans un six et demie, et on payait notre loyer 540$. C’était moins terrifiant d’imaginer gagner ma vie en faisant de l’art, parce que je me voyais vivre avec 1000$ par mois. Ce n’est plus le cas du tout. Cela dit, j’ai toujours eu confiance que j’étais capable de raconter de bonnes histoires. J’étais assez naïf pour me dire que je trouverais mon chemin dans une société capitaliste. Vingt ans plus tard, la confiance est encore la même, mais les années ne m’empêchent pas de douter. Chaque pièce est un accouchement difficile et je remets tout en question.

Tu reviens tout juste d’Europe. Qu’est-ce qui t’a amené là-bas?
À l’international, tout en théâtre se fait avec un décalage de quelques années. La pièce « L’éveil du printemps » a été présentée à Québec en 2022 et à Montréal en 2023. J’ai ensuite vu cette pièce en Allemagne en juin dernier. Et cet automne, j’étais de retour pour la voir en première francophone européenne à Bruxelles. Quand on vient à l’étranger, on a rien vu des répétitions. On ne sait pas ce qu’on s’en vient voir. Finalement, c’est une des très bonnes productions à l’étranger que j’ai vues de mes pièces.

Quel sentiment t’a habité la première fois que tes mots ont été joués à l’étranger?
C’était en 2008, à Colima, au Mexique, dans une langue que je ne parle pas moi-même. Je me rappelle d’avoir été fasciné par le fait qu’au départ, tout ça était une histoire que je me racontais dans ma tête et qu’elle était maintenant entendue par des centaines de personnes par soir dans un autre pays. C’était fantastique. Mes pièces m’ont permis de voyager. J’étais emballé par tout ce que je vivais. Mais j’ai été progressivement rattrapé par certains aspects plus techniques, comme le décalage horaire ou les lieux d’hébergement. J’ai déjà séjourné dans la chambre de la fille de six ans d’une metteure en scène, quand je suis venu voir Porc-Épic en Belgique, en 2009. Je ne referais pas ça à 48 ans.

INFOS | La Palais des glaces, de David Paquet, mise en scène par Philippe CYr, au théâtre d’Aujourd’hui, du 10 novembre au 5 décembre.
https://theatredaujourdhui.qc.ca

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