Une majorité des rédacteurs et rédactrices en chef estimeraient que l’explosion de la désinformation et des contenus générés par l’intelligence artificielle pourrait, paradoxalement, renforcer le soutien du public envers les médias d’information produits par des humains. Cette hypothèse repose toutefois sur un postulat fragile : que les gens soient toujours capables de distinguer le vrai du faux — et qu’ils choisissent consciemment le type de contenu qu’ils consomment. Or, c’est précisément là que réside le danger : beaucoup n’y arrivent pas.
Lundi 12 janvier, le Reuters Institute de l’Université d’Oxford a publié son plus récent rapport, Journalism, Media, and Technology Trends and Predictions, fondé sur un sondage mené auprès de 280 dirigeant·es du numérique provenant de 51 pays et territoires — un échantillon qui demeure toutefois fortement centré sur l’Europe.
Véritable tour d’horizon des transformations majeures qui marqueront l’industrie médiatique au cours de l’année à venir, le rapport constitue une lecture incontournable pour toute personne œuvrant dans le milieu de l’information ou s’y intéressant de près. Le média The Fix l’a d’ailleurs qualifié de « bible ultime » — une description étonnamment juste, tant ce rapport domine les discussions journalistiques chaque année au moment de sa parution.
Sans surprise, l’édition 2026 accorde une place centrale à la montée en puissance de l’intelligence artificielle dans les médias. On y trouve des analyses approfondies sur l’impact des AI Overviews de Google sur les taux de clics, sur les nouvelles sources potentielles de revenus liées aux recommandations de chatbots, ainsi que sur les multiples usages actuels de l’IA dans les salles de rédaction : programmation, distribution, collecte d’information et création de contenu.
Un élément particulièrement frappant du rapport réside toutefois dans la perception de nombreux leaders du secteur : selon eux, le déluge constant de désinformation et de ce qu’ils qualifient de « bouillie générée par l’IA » (AI slop) auquel les internautes sont exposés pourrait ultimement conduire à un regain de confiance envers les médias traditionnels — ceux produits par des journalistes humains.
Parmi les personnes sondées, 53 % estiment que cette saturation renforcera le soutien envers les médias d’information, tandis qu’un peu plus du quart pensent qu’elle l’affaiblira. 15 % croient que cela ne changera rien, et 6 % demeurent incertain·es.
Le rapport cite notamment Edward Roussel, directeur du numérique au Times et au Sunday Times, qui affirme : « À mesure que l’IA envahit le monde, la demande pour un journalisme de qualité, vérifié par des humains, ne fera qu’augmenter. »
Cette vision optimiste est toutefois tempérée par Nic Newman, auteur de longue date de ces rapports — pour qui l’édition 2026 sera la dernière. Selon lui, cette lecture pourrait relever d’un certain idéalisme. « Si les publics ne savent plus distinguer le vrai du faux sur Internet, cela ne signifie pas nécessairement qu’ils se tourneront vers les médias d’information », prévient-il.
« Les sondages montrent qu’une proportion importante de la population, dans de nombreux pays, se méfie profondément des médias en général. D’autres se contentent volontiers des commentaires d’usagers — ou même de chatbots alimentés par l’IA — pour vérifier les faits. »
Autrement dit, si la lassitude face à l’intelligence artificielle pourrait effectivement raviver l’attrait pour un journalisme humain et rigoureux, rien ne garantit qu’elle suffira à enrayer la désinformation — ni à limiter les dommages qu’elle continue de causer, notamment envers les groupes marginalisés.

