On sait maintenant tous assez bien ce qu’est Heated Rivalry : une série qui raconte l’histoire de deux rivaux du hockey sur glace devenus amants clandestins, dont la relation est freinée par les carcans hypermasculins du sport professionnel. Mais c’est aussi — et tout aussi vrai — une fresque somptueuse sur l’intimité sexuelle entre hommes, filmée avec insistance, mettant en scène des corps masculins idéalisés. Les deux lectures coexistent, mais l’une a clairement monopolisé davantage l’attention que l’autre. Moment d’arrêt et réflexion.
Certaines critiques visant les scènes de sexe particulièrement torrides de la série étaient prévisibles. Que des chrétiens orthodoxes russes les dénoncent, personne ne sera surpris. D’autres réactions surprennent toutefois : les scènes seraient irréalistes, disent certains. D’autres — tant queer qu’hétéros — estiment qu’il y en a tout simplement trop ou que les acteurs ont très mauvais…
Dans une critique tiède, notée trois étoiles, une publication a déploré les « trois scènes de sexe par épisode », jugées « indéniablement fastidieuses ». Le même média avait pourtant reproché à la deuxième saison de Bridgerton d’offrir moins de scènes sexuelles «explicites» que la première. Les acteurs de Heated Rivalry ont même dû monter au front. « Il n’y a pas de queues dans la série. Il y a juste beaucoup de fesses », a récemment lancé ironiquement Hudson Williams, l’un des interprètes principaux, à l’animateur Andy Cohen (fan de la série, mais aussi des controverses). « Si c’étaient des scènes intimes hétéros, on n’en parlerait pas de la même façon», a -t-il poursuivi avec plus de sérieux.
Robbie Taylor Hunt, coordonnateur à l’intimité spécialisé en productions queer — qui a travaillé notamment sur Pillion et Heartstopper Forever — explique que la rareté historique de l’intimité queer à l’écran fait en sorte que chaque représentation « est scrutée à la loupe bien plus que des scènes hétérosexuelles équivalentes ». « Du point de vue du public hétéro, il y a souvent un choc ou une fascination, comme si c’était quelque chose d’étrange ou d’exotique », observe-t-il.
Cette réaction peut relever d’une simple curiosité, mais aussi de croyances plus profondes — parfois inconscientes — sur la sexualité queer. Beaucoup de personnes hétéros ont encore une fixation sur le sexe entre hommes. Elles ont du mal à dissocier nos identités de la dimension sexuelle, et finissent par réduire qui nous sommes à ça. Résultat : les scènes de sexe queer sont soumises à un niveau de surveillance bien différent de celles qu’on voit dans Bridgerton ou dans le sulfureux drame financier Industry.
Cette méfiance peut aussi être plus sournoise, liée à des « préjugés profondément ancrés qui associent l’homosexualité ou la queerness à la déviance », avance David Opie, fondateur du média queer Cruising Cinema. « Ça me rappelle les débats autour des films Disney : des gens refusent un simple baiser entre deux hommes parce qu’ils le jugent “sexuel”, alors que des enfants de trois ou quatre ans voient constamment des baisers hétéros à l’écran sans que personne n’y trouve à redire. »
Certaines personnes queer elles-mêmes peuvent se montrer critiques face à une intimité jugée excessive, par crainte d’une représentation réductrice. « Elles ont peur qu’on ne nous définisse que par le sexe », ajoute Opie. « Mais ce faisant, elles reproduisent des idéaux hétéros sur la sexualité queer — ce qui relève, selon moi, de l’homophobie intériorisée. »
Dans le cas de Heated Rivalry, le sexe n’est pourtant pas gratuit. Il constitue l’un des moteurs narratifs au de Game Changers, la série de romans légers et populaires de Rachel Reid dont l’adaptation est tirée. « Si Shane et Ilya entraient dans une chambre d’hôtel au premier épisode et qu’on coupait directement au lendemain matin, on se demanderait : “Qu’est-ce qui s’est passé?” », explique le coordonnateur à l’intimité Taylor Hunt. « Ce sont des moments cruciaux pour ces personnages. Ne pas les montrer serait absurde. Sur le plan du récit et du développement des personnages, c’est essentiel. »
Heated Rivalry met en mots — et en images — ce que beaucoup taisent encore : des hommes peuvent prendre du plaisir sexuellement ensemble. Une évidence que l’industrie télévisuelle semble toujours hésiter à assumer. Le créateur de la série, Jacob Tierney, et l’acteur François Arnaud ont tous deux révélés dans des entrevues différentes qu’au moins un cadre de la télé aux États-Unis avait demandé de retarder les premières scènes de sexe jusqu’au 5e Épisodes , voire à la deuxième saison.
« Historiquement, on a évité de montrer le sexe queer à l’écran par peur de la réaction du public hétéro ou de l’aliéner », rappelle Taylor Hunt. « Il y a une tendance à le désérotiser les personnages gais ou queer. »
Ironiquement, dans le cas de Heated Rivalry, au-delà du fandom qui connaissait les livres, c’est sans doute une sexualité gaie montrée à l’écran qui a initialement généré le buzz autour de la série. Pourtant, certains spectateurs vont maintenant jusqu’à réduire son attrait à cette seule dimension explicite. À l’autre extrême, des fans de Heated Rivalry s’efforcent de rappeler que la série parle de bien plus que de sexe — preuve peut-être que ces scènes sont devenues une fixation inconfortable à leurs yeux.
En janvier, lors d’une soirée de remise de prix, l’actrice Janelle James (Abbott Elementary) a été applaudie pour avoir remis à sa place un intervieweur qui lui demandait si elle pensait aux scènes torrides de Heated Rivalry alors qu’elle se tenait aux côtés de Connor Storrie. « Ce n’est pas du tout à ça que je pense », a-t-elle répondu. « Je pense à son jeu d’acteur. Il faut fichement être bon acteur pour faire vivre aux spectateurs autant d’émotions».
Et même les séries gaies ou queer qui ne portent pas spécifiquement sur la sexualité semblent ramenées à cette question. Qui se souvient de ce moment gênant où Heartstopper — une série sur des adolescents — a été critiquée par certains pour son manque de scènes osées?
L’enthousiasme autour de scènes de sexe frontales peut aussi s’expliquer par un sentiment de victoire. Nos histoires ont été activement étouffées pendant des décennies. On en a été privés si longtemps qu’on est surexcités de les voir enfin, et parfois on les suranalyse ou on en veut encore plus.
Cela expliquerait peut-être pourquoi Heartstopper, souvent saluée comme un modèle de représentation LGBTQ+, est aussi accusée d’être trop édulcorée par une partie de la communauté.
Parfois, cette fascination détourne l’attention des récits eux-mêmes. Twinless, un film sur le deuil, la colère et le besoin de connexion après la mort d’un jumeau, est surtout connu pour une brève scène de sexe entre Dylan O’Brien et James Sweeney.
Après sa première à Sundance l’an dernier, la scène a fuité en ligne, entraînant le retrait du film de la plateforme de diffusion du festival et un piratage massif qui a nui à son exploitation commerciale.
À l’inverse, Oliver Hermanus, réalisateur de la romance historique queer The History of Sound, a dû lors de nombreuses entrevues justifier l’absence de sexe explicite, expliquant avoir privilégié une réflexion sur l’amour et la perte.
Inclure du sexe queer dans des récits profonds comporte donc un risque : celui d’éclipser le propos. Mais c’est un risque qui vaut la peine d’être pris.
D’autres facteurs expliquent pourquoi le sexe queer demeure polarisant à l’écran.
Si pllus du quart des adultes de la génération Z aux États-Unis s’identifient comme queer (ce qui en fait le public le plus en demande de représentation), près de la moitié de cette génération disent aussi souhaiter voir moins de sexualité à l’écran, selon une étude (qui ne précise pas de quelle sexualité on parle, hétéro ou queer ou les deux). Les millénariaux et les générations précédentes, eux, savourent ce qu’ils n’ont jamais eu. Quand ils ont grandi, ça n’existait tout simplement pas. Pour eux et elles c’est une célébration.
Les scènes d’intimité queer, surtout aussi «franches et réalistes» que celles de Heated Rivalry, restent nouvelles. Et tout ce qui est nouveau suscite énormément de discussions. On explore de nouveaux territoires.
Rappelons que même les scènes de sexualité hétéro ont déjà choqué au début des années 2000 quand on a commencé à en voir plus à la télé.
La narration d’une intimité gaie et queer commercialement viable en est encore à ses débuts, mais l’avenir s’annonce prometteur.
Ces dernières années, on a eu droit à l’intimité « douce et romantique » de Red, White & Royal Blue, la sous-culture kink queer explorée dans Pillion, un univers que producteurs et publics jugeaient impensable à montrer il n’y a pas si longtemps.
Plus il y aura de contenu queer, plus on verra de perspectives différentes sur le sexe et l’intimité queer. On a droit à la version Heated Rivalry, mais aussi à la version Heartstopper. On mérite tout ça. Et ce n’est qu’un début. Il existe tout un monde queer, et on veut voir plus de sexe et d’intimité entre ces personnes — fait avec respect.
Le sexe queer à l’écran restera sans doute un sujet inflammable. Mais je pense que Heated Rivalry va clairement contribuer à ouvrir la voie.

