Mardi, 25 juin 2024
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    Depuis 40 ans

    En regardant « Gaétan », en couverture du premier numéro de Fugues, on a peine à croire que ce « Gai Apollon » d’avril 1984 sera suivi par plusieurs centaines d’autres modèles, ainsi que par une foule de personnalités publiques de tous les genres — hommes, femmes, cis et trans, binaires ou non. Qui eût cru que cette petite publication sans prétention allait devenir LE magazine, LA référence, pour plusieurs générations de personnes gaies, lesbiennes, bisexuelles, transgenres et queers du Québec et d’ailleurs ? Et qu’il deviendrait le premier magazine/média LGBTQ+ de langue française au monde à franchir le cap des 40 ans d’existence.

    Magazine Fugues avril 1984
    (premier numéro)

    À ses débuts, Fugues se voulait modeste et ne prétendait pas être autre chose qu’un véhicule publicitaire pour les établissements gais. Néanmoins, malgré le ton léger qui caractérise au départ le contenu du magazine — recension des soirées dans les bars, chroniques de fictions ou d’humour —, on sent déjà, dès les premiers numéros, un souci du bien-être de la communauté. On y découvre, par exemple, des informations sur le sida, qui commence à faire des ravages, dans un court texte signé par le Dr Réjean Thomas. On leur suggère d’aller se faire tester, de porter le condom, etc. Pour être franc, ça a pris du temps avant que les lecteurs prennent conscience de l’ampleur du danger. Plusieurs étaient sceptiques, jusqu’à ce que ça frappe fort.

    Très tôt, il y a eu une volonté au magazine d’informer les gens et de donner la parole à cette communauté qui rageait de s’exprimer. Et rapidement, le magazine s’est ouvert aux idées, projets et activités des organismes communautaires. Cette ouverture aux initiatives de la communauté et le soutien de Fugues demeurent à ce jour au cœur de l’ADN du média. Si on sent au début une grande réticence dans Fugues à faire de la politique et de l’activisme — comme le faisait avant lui la revue Berdache et commençait à le faire la revue R.G. — et à revendiquer des droits, la première année de parution sera aussi l’année de la descente de police au bar Bud’s. Et l’équipe de Fugues comprend vite que publier une revue gaie dans un monde homophobe et souvent répressif, c’est un geste politique en soi, qu’on le veuille ou non. Avec l’arrivée de Claudine Metcalfe, qui deviendra une figure militante importante, Fugues s’ouvre aux réalités lesbiennes et tente un rapprochement entre ces deux communautés qui existaient de manière séparée à l’époque.

    Dès mon arrivée, début 1994, je sens une ouverture de la part de Martin Hamel, le fondateur du magazine (qui quittera l’aventure en 2002), à augmenter le contenu rédactionnel et à le diversifier encore plus, sans toutefois complètement le dénaturer pour son lectorat fidèle. Des sections et des chroniques ont été mises sur pied et André Roy, Denis-Daniel Boullé, André C. Passiour ou encore Richard Burnett et Benoit Migneault se sont joints à l’équipe dans les années 1990. D’autres les ont rejoints dans les années 2000, dont Patrick Brunette, Julie Beauchamp, Johanne Cadorette, Éric Paquette, Éric Whittom, Olivier Poulin. Et, depuis une dizaine d’années, avec l’arrivée d’une génération plus jeune — entre autres, Samuel Larochelle, Julie Vaillancourt, Andrea Robert Lezak, Steven Ross, Frédéric Tremblay et Philippe Granger —, Fugues a su rester connecté avec les générations qui portent en elles de nouvelles aspirations.

    Malgré ses lacunes de la première heure et les réserves qu’on pouvait avoir, cette revue devenue magazine, puis média multiplateforme (magazine, site Web, infolettre et bientôt appli pour téléphones intelligents), a bien rempli le rôle qu’elle s’était fixée : celui de guide, dans tous les sens du terme, marchant au même pas que nos communautés ; de source d’information, à porte-voix des revendications et espace de célébrations des réalisations LGBTQ+. Si parfois Fugues se permet de (gentiment) réprimander ou de sensibiliser les retardataires, il ne les perd pas de vue ; si parfois le magazine semble traîner la patte sur certains enjeux pour ceux qui ont pris de l’avance, il finit toujours par les rattraper assez vite.

    Ma plus grande fierté est qu’au fil des ans, Fugues a su rester pertinent et a su plaire à un large public intéressé par des questions qui touchent notre communauté, une communauté qui n’est pas statique et dont les identités se sont transformées. Et ce, non pas uniquement à travers des textes militants, mais à travers des reportages sur des sujets d’intérêt pour tous(tes), des entrevues avec celles et ceux qui font l’actualité culturelle, communautaire, politique ou sportive, parfois sérieusement, parfois avec humour, s’adressant autant à l’intelligence de ses lecteurs et lectrices qu’à leur capacité à s’émouvoir ou à avoir de l’empathie pour l’ensemble des communautés arc-en-ciel. En 40 ans, plus de 300 personnes ont collaboré plus d’une fois à Fugues, à la rédaction ou comme photographe. Dans le magazine et/ou sur le site Web, l’équipe a interviewé près de 5000 personnes et rédigé plus de 38 000 articles.

    Au courant de l’été, nous vous proposerons deux expositions qui vous replongeront dans l’histoire des communautés LGBTQ+ du Québec :

    • 40 ans de FUGUES et d’histoires LGBT+ sera présentée dans le cadre du Festival Fierté Montréal, au début août, et proposera une plongée dans les moments marquants des communautés LGBT+ du Québec, de 1984 à aujourd’hui ;

    • Les dessous de FUGUES sera présentée au local des Archives gaies du Québec (rue Atateken), proposera une histoire du Fugues, comme peu de gens la connaissent, à travers les couvertures qui ont contribué à façonner l’image du magazine et qui ont marqué son évolution.

    En 40 ans d’existence, le contexte social a beaucoup évolué au Québec, c’est heureux (pour ne pas dire gai). En 1984, des rafles policières visant les homosexuels étaient monnaie courante, mais il n’y en a plus eu depuis 20 ans. Les avancées légales ont fait des pas de géant. Nous sommes passés de l’illégalité à l’égalité, avec la reconnaissance des conjoints, l’union civile, le mariage gai, l’adoption et le changement d’état civil pour les personnes transgenres.

    La lutte n’est toutefois pas terminée, elle s’est déplacée du légal au social, vers une lutte contre l’homophobie, la lesbophobie et la transphobie, vers le changement d’une société non seulement plus tolérante, mais ouverte à la diversité sexuelle et de genre. Mais de toute évidence, le changement de mentalité est plus long à accomplir que le changement des lois… Le climat social des deux dernières années concernant la place des drag queens dans l’espace public et les questions qui sont ressorties entourant les trans et la non-binarité démontrent que le travail de sensibilisation est loin d’être fini. Sans compter que la montée du conservatisme à la grandeur de l’Amérique du Nord s’exprime par une perte de ce qu’on considérait comme des acquis (par exemple, dans plusieurs États américains, il est de nouveau possible d’être légalement discriminé comme LGBT au nom de la liberté de croyances religieuses). Sans crier au feu à chaque dénigrement public ou déclaration qui manque de jugement, il est essentiel de rester vigilant. Dans la présente édition de Fugues, nous vous proposons un survol commenté des 40 dernières années à travers plusieurs capsules temporelles, reportages et entrevues.

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