Dans l’univers LGBTQ+, le milieu bear — une sous-culture qui valorise la diversité des corps, la maturité, la bienveillance et la camaraderie — demeure encore peu connu du grand public. Pourtant, pour de nombreux hommes gais, il représente un espace essentiel de reconnaissance et d’appartenance. Le montréalais Bilal Sakr, aussi connu sous le nom de Saki sur les réseaux sociaux, porte fièrement le titre de M. Ours Canada après avoir été couronné M. Ours Montréal en 2024. Un rôle qu’il conçoit bien au-delà d’un concours : il s’agit pour lui d’un véritable engagement communautaire, social et politique.
À la rencontre de la communauté bear américaine
Du 11 au 16 février dernier, Bilal Sakr participait pour la première fois à l’American Bear
Weekend, à Lexington, au Kentucky. L’événement, organisé par Adam Routt, est porté par la même organisation qui chapeaute le World Bear Contest, un concours international qui se tiendra au même endroit du 30 juillet au 2 août prochains. Pour Bilal, cette première immersion aux États-Unis avait un objectif clair : créer des liens durables. « Je voulais surtout qu’ils apprennent à me connaître, à savoir qui je suis, mais aussi prendre le temps de faire des connexions pour continuer à bâtir une véritable communauté bear, parce que c’est ça le plus important. Pas seulement se mettre de l’avant pour le futur concours. » S’il assume la dimension de visibilité liée à son titre, il insiste sur la portée humaine de sa démarche : « C’est aussi une occasion de poursuivre mes objectifs de sensibilisation, d’appui à la communauté LGBTQ+, d’être présent et de soutenir les gens. »
Une présence canadienne affirmée sur la scène internationale
Quelques semaines plus tôt, du 15 au 19 janvier, Bilal Sakr se trouvait à Washington, D.C., pour le Mid-Atlantic Leather Weekend (MAL). Il y représentait le Québec aux côtés d’Antoine Ajc Char, M. Cuir Montréal 2025, et de Ben, Latex MTL 2025. « Nous étions une belle délégation du Québec à Washington. Beaucoup de titulaires internationaux y étaient. C’était magnifique », raconte-t-il. Au-delà des événements et des vitrines communautaires, c’est l’atmosphère humaine qui l’a marqué : « Il y avait un sentiment de liberté et de camaraderie, même si on était à quelques rues seulement de la Maison-Blanche. C’était intéressant de socialiser avec des Américains qui s’excusaient des politiques actuelles de leur gouvernement. »
Bilal accompagnera d’ailleurs Antoine Ajc Char à l’International Mr. Leather (IML), à Chicago, du 23 au 27 mai prochains. « J’y vais surtout pour l’appuyer et l’encourager. Je sais qu’il va ressentir beaucoup de pression en tant que représentant de Montréal. C’est une grande responsabilité. »
Questionner la communauté de l’intérieur
Si Bilal Sakr multiplie les apparitions publiques, il utilise aussi sa plateforme pour soulever des réflexions parfois troublantes au sein même des communautés LGBTQ+. Le 20 janvier dernier, il publiait un texte percutant sur les réseaux sociaux, invitant à réfléchir non pas aux identités, mais aux mécanismes d’exclusion qui persistent, même dans des espaces se voulant inclusifs. Dans une forme volontairement directe, il écrivait : « 1. Ta valeur est d’abord visuelle avant d’être humaine ; 2. L’appartenance est conditionnelle ; 3. La diversité est célébrée en public, mais filtrée en privé ; 4. Le silence est plus sûr que la remise en question ; 5. Les étiquettes peuvent devenir des murs plutôt que des ponts. Ce qui fait le plus mal, c’est que plusieurs d’entre nous sont arrivés dans la communauté bear précisément parce qu’ils en avaient assez de ces règles. Assez d’être mesurés. Assez d’être catégorisés. Assez de sentir qu’il fallait mériter sa place. Et parfois, sans même nous en rendre compte, nous recréons les systèmes mêmes que nous cherchions à fuir. »
Le message a profondément résonné
« Beaucoup de gens m’ont écrit en privé. Ils m’ont raconté leurs souffrances en silence, leurs vécus. Ils m’ont dit que j’étais comme un phare qui éclaire ces réalités. » Pour Bilal, cette prise de parole met en lumière un malaise encore bien réel, notamment dans les concours et les espaces de représentation : « Il n’y a qu’une vingtaine de gars au World Bear Contest, comparativement à 60 ou 70 compétiteurs au IML. Les bears ont encore beaucoup de gêne à monter sur scène parce qu’ils sont plus gros, plus ronds, moins musclés. » Son objectif est clair : « Je veux œuvrer à changer les comportements, les stéréotypes, pour qu’il y ait moins de discrimination et de moqueries, que ce soit sur les réseaux sociaux ou même sur les applications de rencontres. »
Un engagement qui dépasse les concours
Fonctionnaire fédéral, Bilal Sakr est aussi président du Réseau de la Fierté au sein de son ministère. Il collabore activement avec la Fondation Émergence, multipliant les initiatives de sensibilisation à l’échelle nationale. « Cela fait presque trois ans que je suis à la tête de ce réseau. On travaille avec des membres partout au pays, souvent par visioconférence. » Parmi les rencontres marquantes des dernières années : la drag montréalaise Barbada et Peppermint, finaliste de la neuvième saison de RuPaul’s Drag Race. « Toujours dans l’objectif d’être inclusif et de sensibiliser. »
Un livre, un documentaire et un message d’espoir
D’origine libanaise, tout comme Antoine Ajc Char, Bilal Sakr prépare actuellement un livre et un documentaire, dans lesquels il souhaite raconter son parcours et transmettre un message d’espoir aux jeunes générations. « Je veux donner de l’espoir aux jeunes, même quand il faut faire des efforts à cause d’enjeux familiaux, religieux ou autres. Qu’ils ne se sentent pas tout seuls. » Un message simple, mais essentiel : « Je veux qu’ils sachent qu’ils peuvent vivre une vie comme ils l’entendent, se sentir libres et acceptés, et qu’il y a des gens pour les appuyer. » Des surprises seront annoncées sous peu sur les réseaux sociaux de l’Aigle.

