Lundi, 4 juillet 2022
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    Manija, la voix russe gay-friendly à l’Eurovision qui choque les conservateurs

    Féministe, défenseuse des minorités et des homosexuels, devenue célèbre sur Instagram, Manija, candidate russe d’origine tadjike à l’Eurovision, défie le paternalisme russe avec un hymne à l’éveil des femmes.

    C’est la surprise générale le 8 mars au soir lorsque la chanteuse de 29 ans est désignée par les téléspectateurs de la chaîne d’Etat Pervyi Kanal pour représenter la Russie au concours musical européen. Le texte de sa chanson «Femme russe» et le parcours militant de cette ex-réfugiée originaire du Tadjikistan, pays ex-soviétique musulman d’Asie centrale, sont loin des principes véhiculés d’ordinaire par les télévisions publiques.

    Ce vote pour Manija «déclare la guerre à la xénophobie et à la misogynie russes», s’exclamait en mars le journal indépendant Novaïa Gazeta.

    «Eh bien, la trentaine passée et toujours pas d’enfants? En gros, t’es belle mais trop grosse»: Manija scande en rap ces paroles dénonçant les stéréotypes que subissent les femmes. Pour cela, elle s’extrait d’une lourde robe, vêtue d’une combinaison unisexe. Mélangeant hip-hop et motif folklorique russe, cette chanson «vise les préjugés dont j’étais moi-même l’objet», expliquait cette brune rieuse, fin mars dans un studio branché de Moscou.

    Mais ces préjugés ont la vie dure, et nombre de Russes se sont sentis «insultés» par cette réfugiée tadjike, sa promotion du multiculturalisme et du féminisme. Elle devient donc la cible des paternalistes. Une association de femmes orthodoxes lui reproche «d’insulter et d’humilier grossièrement les femmes russes» et d’inciter la «haine envers les hommes, qui sape les fondements de la famille traditionnelle». Le Comité d’enquête russe, puissant organe d’investigations, examine lui depuis mars une requête d’une organisation de vétérans qui dénonce le texte comme incitant à «l’inimitié interethnique». Quant à l’influente présidente de la chambre haute du Parlement Valentina Matvienko, elle, s’est emportée à la fois contre «l’apparence» de Manija et sa chanson. «C’est n’importe quoi!», s’est-elle indignée en pleine séance.

    Miroir peu flatteur 
    «C’est que j’ai mis le doigt sur une plaie avec cette chanson”, commentait la chanteuse. A quelques jours du concours, Manija ne s’étonne guère de cette croisade contre elle : les conservateurs n’aiment pas qu’on «lave leur linge sale en public». Avant même sa séléction à l’Eurovision, elle avait déjà été prise pour cible. Car Manija met au service de son militantisme la notoriété qu’elle a bâtie depuis 2013 en ligne, après une expatriation musicale ratée à Londres.

    En 2019, elle a lancé une application sous forme de signal d’alarme mettant en relation centres d’assistance et victimes de violences domestiques, fléau que la Russie s’est jusqu’ici gardée de combattre. Elle fait scandale la même année pour avoir participé à une vidéo défendant les droits LGBTQ.

    Toujours accompagnée de sa mère – sa «gourou», productrice et costumière qu’elle vouvoie à l’ancienne – Manija Sanguine est forte d’un parcours singulier et souligne être une dure à cuire. Dès sa naissance au Tadjikistan en 1991, elle passe huit jours dans le coma. Puis sa maison est ravagée par un obus lors de la guerre civile qui déchire son pays à la chute de l’URSS. A partir de 1994, elle vit avec sa famille le quotidien difficile des réfugiès clandestins à Moscou, en plein chaos post-soviétique. Elle se souvient qu’une «odeur de peur» domine son enfance d’immigrée.

    Une expérience qui l’a conduite à devenir en décembre ambassadrice pour le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés en Russie. Elle collecte des fonds notamment pour des écoliers issus de l’immigration. Manija dit avoir «une empathie innée» pour les réfugiés qui vivent, selon elle, en «esclavage légalisé» partout dans le monde.

    Cette diplômée de psychologie à 20 ans, qui a rêvé de carrière musicale depuis ses 7 ans lorsqu’elle entonnait du Céline Dion, revendique aujourd’hui son identité russe. «Je pense en russe, je dis je t’aime en russe, je veux vivre en Russie et je veux la même chose pour mes futurs enfants», dit-elle.

    Rédaction avec AFP

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