Mardi, 13 janvier 2026
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    Des personnages parentalisés

    Depuis que sa réflexion sur sa passion pour le jardinage lui a fait réaliser qu’il voulait des enfants avec Julian, Sylvain est un homme nouveau. Non seulement cette prise de conscience l’a inspiré au point qu’il s’est remis à l’écriture avec une assiduité qu’il n’avait pas démontrée depuis bien des années (ou n’est-ce pas même plus d’une décennie ?), mais, en plus, tout ce qu’il écrit porte la trace de son nouveau désir de parentalité. Ce sujet devient le point focal de toutes les histoires qu’il invente.


    Il a ainsi mis de côté une idée de roman qui a longtemps cuit à petit feu pour se lancer plutôt dans un recueil de nouvelles qui lui permet mieux de creuser les diverses facettes de ce thème qui — il se l’admet sans problème — est rapidement devenu presque une obsession. Et puis ? Si un artiste ne peut pas se permettre d’être obsédé par ses projets, à quoi sert-il de l’être ? se demande-t-il dès qu’une ombre de culpabilité lui traverse l’esprit. Reste à voir si son lectorat le suivra dans cette aventure. Il ose espérer que oui ; sinon, tant pis. D’habitude, l’homosexualité n’occupe dans ses récits qu’une place mineure. La société québécoise a beau accepter de plus en plus la diversité sexuogenrée, à ce niveau très intime qu’est la consommation narrative, il vaut mieux donner au public du contenu qui lui ressemble pour l’émouvoir. Ce n’est pas qu’il se travestit pour réussir ; c’est plutôt qu’il utilise ses capacités d’empathie pour transposer dans des contextes hétérosexuels ce qu’il vit dans un contexte homosexuel.

    Comme le dit si bien ce personnage principal du film Bros, qu’il a tant aimé : « Love is not love. » Les couples hétérosexuels et homosexuels ne se ressemblent pas et vivent des défis différents. On n’est heureusement plus à l’étape du militantisme LGBT+, où il fallait gommer ces particularités pour être intégré socialement ; on peut — et il faut, se dit Sylvain — les accepter et en parler. Il y a d’abord l’influence des hormones sur le comportement, qui fait que les couples gais sont, plus que les couples hétéros, soumis à la pression du désir extraconjugal. Et il y a ensuite le fait que la reproduction n’est pas aussi automatique pour les gais que pour les hétéros et même que, pour certains d’entre eux — ne serait-ce que par son coût —, elle est impossible.

    Toutefois, pour cette même raison, s’il lui est relativement facile de se mettre dans la peau de personnages hétéros pour la plupart des événements de la vie quotidienne, et notamment pour des histoires d’amour, ça lui semblerait un sacrilège de vivre ses questionnements narratifs sur la parentalité à travers des personnages hétéros. Il en serait capable, sans doute, et le produit pourrait être plus qu’acceptable. Il a pourtant l’impression qu’il ne pourrait pas creuser jusqu’au bout l’exploration préalable des émotions qu’il s’apprête à ressentir à travers le processus de fondation d’une famille.

    Et à quoi lui sert-il d’expérimenter, par la littérature, l’expérience parentale, sinon pour mieux s’y préparer et pour moins en imposer les aléas à Julian, à Léanne et au futur enfant qu’il aimerait avoir avec lui — ou avec eux ? Comment doit-il l’exprimer, au juste ? Quoique, d’une certaine manière, il les impose tout de même à Julian. Par la force des choses, son copain est aussi devenu son cercle de premier lectorat et de commentaires critiques sur ses œuvres, entre leur production et leur envoi aux éditeurs. Et donc, il se divertit de voir à quel point le passage se fait rapidement, dans ses écrits, des romans hétérosexuels aux thèmes diversifiés, aux nouvelles homosexuelles centrées sur le thème de la parentalité, de l’adoption, de la gestation pour autrui, etc.

    Le fait est qu’ils sont encore en réflexion à propos de la méthode qu’ils comptent utiliser pour devenir parents. Ils se questionnent à savoir dans quelle mesure ils tiennent à transmettre leurs gènes, ou encore à opter pour l’adoption qui leur permettrait d’offrir un foyer solide à un enfant qui, autrement, risquerait de pâtir de conditions sous-optimales. Ces interrogations, ils y procèdent évidemment ensemble, mais Sylvain considère qu’il n’y a aucun mal à ce qu’il les fasse avancer de façon autonome sous une forme narrative… et Julian est plutôt d’accord — d’autant plus qu’il en bénéficie sans avoir à y accorder autant de jus de cerveau. N’est-ce pas un avantage d’avoir un copain écrivain : que celui-ci puisse légitimement utiliser son temps de travail pour approfondir certaines pensées dont le couple profitera ?

    Julian, comme la majorité des travailleurs, n’a pas la même liberté. Il espère cependant que Sylvain ne surestime pas l’intérêt du public pour ces histoires ancrées dans des délibérations aussi idiosyncratiques; après tout, il se sentirait mal que les ventes diminuent pour cette raison…
    Et pourtant non : c’est même plutôt le contraire qui se passe. Le dicton qui veut que ce soit en tendant vers le plus personnel qu’on atteint parfois le plus universel se réalise dans ce cas. Les éditeurs adorent ce qu’il écrit et se l’arrachent. Il faut dire que l’on considère qu’il a déjà établi une bonne base de confiance parmi son lectorat, sur laquelle il peut s’appuyer pour l’emmener ailleurs. Sylvain l’apprend à Julian avec une bouteille de champagne à la main, alors que son amoureux revient du travail. Ils célèbrent cette réussite en buvant au talent de Sylvain, mais aussi à l’inspiration que lui procure Julian, ainsi qu’au projet de famille auquel il a donné son aval.

    — Comment va s’appeler ce recueil de nouvelles, donc ?
    — Mes titres en-un-motesques fonctionnent toujours bien, donc je vais continuer dans cette lignée : ce sera Parentalisations – avec un s.
    — C’est plutôt accrocheur, je dois avouer. Et ce néologisme, c’est tout toi. En tout cas, je nous souhaite de bonnes parentalisations ! s’exclame Julian en levant son verre.
    — De bonnes ? demande Sylvain en haussant un sourcil. On pense déjà à plusieurs enfants ?
    Julian rougit.
    — Mets ça sur le dos de la barrière linguistique. Commençons par un, et on verra après ?
    Sylvain éclate de rire et lève son verre pour trinquer avec Julian.

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