Jeudi, 12 février 2026
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    Horloges biologiques parallèles

    Yan se regarde dans les fenêtres de son gym en train de lever des haltères et il réfléchit. Il réfléchit à ce triste fait biologique qui l’a traumatisé quand il l’a appris pendant ses études de médecine : à savoir qu’à partir de trente ans, le corps humain est sur une pente descendante. Déjà, à l’époque, envisager de passer la majorité de sa vie à lutter contre les inévitables conséquences de la sélection naturelle le décourageait. Maintenant qu’il a franchi le cap maudit et qu’il constate concrètement à quel point chaque levée de poids se fait contre la tendance de son corps à s’affaisser, il se demande d’autant plus à quoi rime cette autodiscipline pour se maintenir en forme.

    Ah! oui, c’est certain, rien que la régularité qu’elle implique est utile en soi. Les habitudes de musculation accompagnent bien ses habitudes professionnelles, amicales, familiales, intellectuelles, etc. Il y a quelque chose de rassurant à donner suite dans la trentaine aux rituels établis dans la vingtaine. La quasi-quotidienneté de l’exercice représente un antidote au chaos d’un monde en constant changement. Ce à quoi s’additionnent les avantages de l’activité physique en
    elle-même, soit l’apaisement que lui procure la sécrétion d’endorphines dans les heures suivant l’entrainement. Et il aime bien se sentir désiré pendant le sexe, et profiter de la forme de son partenaire…

    Yan n’en garde pas moins l’impression que tous ces avantages ne sont que compensatoires. Il sait que ce n’est pas pour rien que les gais sont ceux qui passent le plus de temps au gym. D’abord, ils sont des juges plus sévères envers eux-mêmes en termes esthétiques, puisqu’ils sont attirés par des corps masculins comme l’est le leur.

    Ensuite, il y a cette plus grande instabilité des couples qui augmente le risque de devoir retourner à tout instant sur le marché de la séduction. Aussi, les hommes accordent généralement plus d’importance à l’apparence physique dans leurs relations, et les gais ne sont pas freinés par la tendance des femmes à prioriser d’autres critères – d’autant plus qu’entre gais, la testostérone influence toutes les personnes impliquées. Enfin, il y a tout le temps disponible du fait de ne pas avoir de famille comme les hétéros. Il se dit qu’on pourrait en tirer la conclusion que le choix de s’entrainer n’est pas aussi libre qu’il le semble.

    Mais pour le biologiste en lui, la liberté consiste beaucoup plus à se soumettre à sa nature qu’à tenter d’y échapper. C’est pour cette raison que les éloges de la diversité corporelle lui semblent toujours suspects : il ne peut s’empêcher d’y voir une certaine forme de déni des données de base de l’attirance humaine. Reste que la nature tire et pousse toujours dans différentes directions; raison pour laquelle choisir se révèle souvent d’une grande complexité.

    C’est parce que la libido ne baisse pas aussi vite que la beauté du corps qu’il faut s’entretenir pour que le corps reste assez beau pour sexer. C’est parce que la nature a fait qu’on est attiré par les hommes qu’il vaut mieux s’y soumettre que de résister, malgré tous les risques relationnels liés à l’homosexualité.

    Mais les gais, comme tous les humains à un certain âge, veulent donner aux générations suivantes, et certains – c’est le cas de Yan – envisagent de le faire par la parentalité. Or, la réalité reproductive veut aussi que la sodomie ne donne pas des enfants forts. Ici aussi, donc, deux tendances naturelles s’opposent. En la matière, ceci dit, les gais ne sont pas les seuls désavantagés. Comme gynécologue-obstétricien, Yan est bien placé pour connaitre tous les autres empêchements à la procréation. Mais, pour voir passer un certain lot de familles homoparentales, tant gaies que lesbiennes, il est aussi bien placé pour savoir tout le temps et les efforts qu’exige l’homoparentalité.

    Yan prend conscience que toutes ces pensées l’ont emmené loin du gym et que depuis un long moment, il fixe son reflet dans la fenêtre sans lever la moindre haltère. Un autre abonné – aussi gai, de ce qu’il connait de lui via Instagram – le fixe avec inquiétude, se demandant peut-être s’il s’agit d’épilepsie ou d’un AVC. Yan lui sourit pour le rassurer et reprend son entrainement, mais se reperd presque aussitôt dans ses pensées.

    De la façon dont il le voit, donc, ce sont deux horloges biologiques parallèles qui s’affrontent en lui. D’un côté, il y a celle du sens habituel du concept, à savoir la pression de devenir parent tant que son corps est encore assez en forme pour qu’il puisse assumer toutes les responsabilités impliquées par la parentalité. (D’accord, il y a moins de pression que pour une femme qui projette d’enfanter elle-même, mais ce n’est après tout qu’une petite partie de ce pourquoi il faut être assez jeune.) De l’autre, il y a l’horloge biologique du corps gai désirant et désirable, ou du moins, qu’il faut travailler davantage qu’avant pour l’entretenir dans sa désirabilité. Et ces deux horloges se font compétition dans la mesure où il n’est qu’une personne avec un seul agenda de 24h par jour. Il doit donc se préparer à ne plus pouvoir se muscler autant quand il sera père.

    Et même, en prévision d’être père, il devrait commencer à se muscler moins dès maintenant pour faire son éducation parentale autodidacte – puisqu’il tient à être un père bien informé. N’empêche, ce n’est pas comme s’il prendrait beaucoup d’avance en termes d’information et de formation en commençant à s’en soucier maintenant. Pour le reste de sa séance de musculation, donc, il se concentre sur ses exercices. Mais quand il revient à la maison ce soir-là, il lance à Richard : «Je pense que je tiens à léguer autre chose à l’humanité que le souvenir d’un beau corps parmi tant d’autres. Et j’espère que tu es prêt à m’aimer avec un dad bod si je dois me rendre jusque-là.» Richard éclate de rire. «J’approuve. Nos corps sont beaux et uniques, mais nos esprits encore plus. Je pense que nos enfants vont être chanceux. Et je suis sûr qu’un dad bod ne t’irait pas si mal.»

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