Un écrivain décide de passer une nuit dans un musée à Rome, près de la statue de l’Hermaphrodite, pour nourrir l’inspiration de son prochain roman racontant une histoire d’amour entre Gloria, une personne intersexe, et Bruno, un chirurgien‑dentiste qui cherche un sens à sa vie. Le point de départ narratif réside dans une expérience réelle : l’auteur, Éric Reinhardt, a effectivement passé une nuit à la Galleria Borghese de Rome, au contact de la célèbre statue de l’Hermaphrodite endormi, dont la disposition — qui ne permet pas de percevoir simultanément les attributs masculins et féminins — a inspiré ce roman. Le roman plonge dans le processus créatif d’un personnage auteur qui est également l’écrivain du livre que l’on tient entre les mains.
Dès les premières pages, la frontière entre fiction et réalité se brouille, puisque les personnages semblent déjà exister, à l’état latent, dans son esprit et avant même que ne débute la nuit d’inspiration. La narration passe ainsi parfois de l’une à l’autre au détour d’un paragraphe, sans transition explicite, ce qui peut parfois se révéler déroutant, mais participe pleinement à illustrer les méandres du processus de création.
Au fil des pages, l’auteur interroge les notions mêmes d’identité et de désir, notamment à travers Gloria, qui remet en cause les constructions sociales du masculin et du féminin, et de Bruno, qui est habité par un sentiment d’incomplétude. Cette remise en question se manifeste également à travers Emmanuelle, une psychanalyste à la sexualité assumée et décomplexée : « En tout cas, elle ne se faisait aucune illusion. Elle savait que l’homme idéal n’existait pas. Au contraire, elle pensait qu’il fallait se laisser réinventer par ce que l’on se surprenait à découvrir de soi dans son propre regard posé sur l’autre. Et non pas chercher dans la personne que l’on vient de rencontrer ce que l’on espère y trouver. » Le livre entrelace ces récits pour explorer la fluidité du genre et la possibilité d’un amour qui dépasse les normes habituelles.
Bruno est habité par un rêve récurrent depuis l’adolescence, dont il n’ose d’abord reconnaître la nature, mais qui s’impose à lui avec une intensité croissante. La rencontre avec Gloria agit comme un déclencheur qui l’amène donc à remettre en question ses aprioris et à affronter ses désirs. On pourrait croire que le sujet appelle un ton très sérieux, mais Éric Reinhardt insuffle au contraire au texte une bonne dose d’humour, notamment en jouant sur l’absurdité de certaines situations. C’est le cas, par exemple, lorsque l’auteur doit négocier avec le musée la permission de manger durant la nuit et se voit contraint, règlement oblige, de se cacher dans les toilettes pour se sustenter.
Le titre reflète l’idée d’inachèvement qui traverse les personnages, tant au regard de leurs identités que de leurs relations ou de leurs amours toujours en devenir plutôt que figées. La figure de l’Hermaphrodite s’impose dès lors comme une métaphore de cet état intermédiaire, puisqu’elle brouille les catégories traditionnelles du masculin et du féminin. En ce sens, l’imperfection n’apparaît donc pas comme une faiblesse, mais bien plutôt comme une force, puisqu’elle valorise une liberté accrue : le mouvement et la transformation plutôt que la stagnation.
INFOS | L’imparfait / Éric Reinhardt. Paris : Stock, 2026, 267 p. (Ma nuit au musée)

