À sa sortie en 1980, Cruising provoque l’une des plus importantes controverses de l’histoire de la représentation gaie au cinéma. Le thriller de William Friedkin, dans lequel Al Pacino infiltre la scène cuir et S&M new-yorkaise pour traquer un tueur en série, est accusé d’homophobie, de sensationnalisme et d’exploitation par certains militants gais. Plus de 45 ans après, le film conserve son pouvoir de déranger, mais le regard porté sur lui s’est considérablement complexifié. Sa réhabilitation progressive, sans faire disparaître ses aspects problématiques, permet aussi d’y voir un fascinant témoignage sur un monde gai en partie disparu.
Pour comprendre la violence de la réaction à Cruising, il faut revenir à l’Amérique de la fin des années 1970. Stonewall ne remonte alors qu’à dix ans. Le mouvement de libération gaie gagne en visibilité, mais les personnages homosexuels demeurent rares dans le cinéma commercial et sont encore souvent associés à la solitude, à la maladie, au crime ou à la mort.
C’est dans ce contexte que William Friedkin, déjà oscarisé pour la réalisation de The French Connection (1971) et auréolé de l’immense succès de The Exorcist (1973), entreprend de tourner un nouveau thriller dans lequel un policier nommé Steve Burns (interprété par Al Pacino), infiltre les bars cuir et S&M de New York afin de retrouver un tueur qui assassine des hommes gais.
Le scénario s’inspire librement du roman Cruising de Gerald Walker, paru en 1970. Friedkin puise également dans plusieurs affaires de meurtres réels et dans l’expérience d’un policier ayant infiltré ce milieu. Pour préparer son tournage, il aurait notamment fréquenté le Mineshaft, légendaire club cuir et sex-club de Manhattan, aujourd’hui disparu.
« Cruising must go! »
La mobilisation commence avant même la fin du tournage. Des militants gais, parmi lesquels le journaliste Arthur Bell du Village Voice, craignent que cette production hollywoodienne associe une fois de plus homosexualité, pratiques sexuelles marginales, violence et psychopathologie.
Les manifestations se multiplient autour des lieux de tournage. Des protestataires suivent l’équipe, sifflent pendant les prises, utilisent des klaxons et diffusent de la musique depuis des appartements voisins pour perturber l’enregistrement sonore. En juillet 1979, environ un millier de personnes manifestent contre la production.
Pour les opposants, l’enjeu dépasse le droit de Friedkin de montrer le milieu cuir. À une époque où une grande partie du public connaît encore peu de personnes ouvertement homosexuelles, les images diffusées par Hollywood risquent d’être interprétées comme représentatives de l’ensemble de la communauté.
Or, l’univers dépeint dans Cruising peut paraître particulièrement extrême pour un spectateur qui le découvre : cuir, sexualité anonyme, backrooms, pratiques S&M, couteaux, meurtres et cadavres mutilés.

Entre représentation et exploitation
L’une des contradictions de Cruising demeure précisément dans cette manière de montrer la sexualité gaie. Le thriller possède incontestablement une dimension d’«exploitation». Friedkin sait que cet univers clandestin fascinera et choquera le public. Sa caméra s’attarde aux corps, aux pratiques sexuelles et aux codes du milieu cuir avec une curiosité qui oscille entre observation et voyeurisme. Le sexe gai y devient simultanément décor, spectacle et source de menace.
Cette association entre homosexualité et violence était d’autant plus problématique que les personnages gais complexes et ordinaires étaient presque absents du cinéma hollywoodien. Cruising ne venait pas s’ajouter à des dizaines de représentations différentes : pour une grande partie du public, il risquait de devenir la représentation.
Pourtant, Friedkin montre aussi quelque chose qu’Hollywood avait pratiquement toujours laissé hors champ. Les bars cuir, les sex-clubs et les rencontres anonymes entre hommes font partie de la vie gaie new-yorkaise de l’époque. Plusieurs habitués de cette scène participent d’ailleurs au tournage comme figurants. Et l’ensemble des communautés gaies ne partagent pas l’hostilité des militants envers la production. Certains se réjouissent de voir enfin leur univers apparaître à l’écran, alors que cette sous-culture est rarement jugée présentable, même par une partie du mouvement homosexuel.
Cette fracture mérite qu’on s’y attarde. Qui pouvait représenter les hommes gais en 1980? Et quels hommes avaient droit à cette visibilité?

Un regard aussi extérieur qu’on l’a longtemps pensé?
Il faut également nuancer une idée fréquemment avancée depuis la controverse : celle d’un cinéaste hétérosexuel observant un univers gai qui lui aurait été totalement étranger. Le rapport de William Friedkin à sa propre sexualité est en réalité plus complexe.
Lors d’une entrevue que j’ai réalisée au début des années 2000 avec Jeanne Moreau, qui avait partagé la vie du réalisateur dans les années 1970, l’actrice m’avait elle-même parlé de Friedkin — sans que je n’amène moi-même la question — comme de l’un des «hommes gais» avec qui elle avait vécu, outre Pierre Cardin. Ce souvenir prend une résonance particulière lorsqu’on le rapproche des déclarations faites beaucoup plus tard par Friedkin lui-même.
Par ailleurs, interrogé en 2013 sur le fait que The Boys in the Band et Cruising, deux œuvres importantes dans l’histoire de la représentation homosexuelle américaine, avaient été réalisés par un homme généralement présenté comme hétérosexuel, William Friedkin refusait précisément cette définition (voire même toute étiquette). Il affirmait ne se considérer ni comme gai ni comme hétérosexuel et estimait que les frontières entre ces orientations étaient beaucoup moins absolues qu’on ne le prétend.
Le témoignage de Moreau et les propos du réalisateur ne permettent évidemment pas de lui attribuer rétrospectivement une identité gaie ou bisexuelle qu’il n’a jamais lui-même publiquement revendiquée. Ils invitent néanmoins à reconsidérer l’image d’un homme strictement hétérosexuel filmant de l’extérieur une sexualité qui lui aurait été inconnue. Cette ambiguïté trouve d’ailleurs un écho dans Cruising.


Une identité qui vacille
Plus le personnage de Steve Burns s’enfonce dans le milieu qu’il doit infiltrer, plus ses propres repères semblent se brouiller. Il observe, imite, change de vêtements, danse et apprend les codes. Progressivement, il devient difficile de distinguer le policier qui joue un rôle de l’homme que son expérience commence peut-être à transformer.
Friedkin ne donne aucune réponse définitive sur ce qui se passe intérieurement chez Burns. Le personnage est-il simplement perturbé par la violence de son enquête? Découvre-t-il une part de désir qu’il ignorait ou refusait? Est-il attiré par cet univers ou seulement fasciné par lui? Ces interrogations donnent à Cruising une étrangeté que ne résume pas l’étiquette de thriller homophobe qu’on lui a parfois accolée.
Le milieu que Burns est chargé d’observer semble progressivement modifier son rapport à lui-même. La sexualité apparaît alors moins comme une identité immuable que comme un ensemble de désirs et de possibilités dont les frontières peuvent se déplacer.
On peut aussi voir dans Cruising une interrogation sur la stabilité de l’identité sexuelle et sur ce qui arrive lorsqu’un homme se retrouve confronté à des désirs qu’il ne sait pas nécessairement nommer.
Une extraordinaire capsule temporelle
L’histoire a ensuite donné au film une portée que personne ne pouvait prévoir. Cruising est tourné juste avant l’apparition du sida. Quelques années plus tard, l’épidémie décime une partie de la génération filmée par Friedkin et transforme radicalement la vie sexuelle gaie new-yorkaise. Plusieurs établissements ferment leurs portes; des milliers d’hommes meurent.
Les images jugées voyeuristes en 1980 acquièrent avec le temps une valeur documentaire inattendue. Les corps, les vêtements, les codes, les bars et les espaces de drague témoignent désormais d’une époque dont une grande partie des lieux et des acteurs ont disparu.
Cette dimension historique explique en partie pourquoi Cruising est aujourd’hui revisité par des critiques, des historiens du cinéma et des cinéastes queer qui y découvrent davantage de complexité que ne le laissait supposer sa réputation initiale. Cela ne signifie pas que les militants de 1979 avaient tort. Leurs inquiétudes devant l’association entre homosexualité, sexualité marginale et meurtre étaient parfaitement compréhensibles dans le contexte de l’époque.
Et même si le rapport personnel de Friedkin à la sexualité apparaît moins simple qu’on l’a longtemps présenté, son regard demeure fasciné par le potentiel spectaculaire et transgressif du milieu cuir. La reconnaissance de la valeur historique de Cruising n’efface ni ses partis pris ni les critiques qui lui ont été adressées.
Un film queer malgré lui?
Ce qui avait été dénoncé comme une représentation scandaleuse de l’homosexualité peut aujourd’hui être considéré comme le portrait très particulier d’une sous-culture gaie. Cette distinction était beaucoup plus difficile à établir en 1980, lorsque les images LGBTQ+ étaient si rares que chacune semblait devoir représenter l’ensemble de la communauté. Les choses ont changé. Les personnages LGBTQ+ peuvent désormais être des héros, des victimes, des amoureux, des salauds, des meurtriers ou simplement des gens ordinaires. On peut regarder Cruising sans attendre de lui qu’il incarne à lui seul toute l’expérience homosexuelle.
Il devient alors possible de reconnaître l’importance de ce qu’il a conservé : une sexualité masculine crue, des corps gais désirants et des lieux de socialisation sexuelle que le cinéma commercial américain avait jusque-là largement ignorés.
Cruising demeure un thriller commercial aux accents d’exploitation, traversé de représentations discutables, mais aussi une archive exceptionnelle de la vie queer d’avant le sida. Ces dimensions coexistent, et c’est en les considérant ensemble qu’on peut aujourd’hui mieux comprendre sa place dans l’histoire du cinéma gai.
C’est aussi ce passé que vient raviver Mineshaft: The Cruising Murders, le documentaire de Jeffrey Schwarz présenté également cette année à image+nation. En revenant sur les crimes réels, les hommes qui en furent victimes et le mythique Mineshaft qui ont nourri l’univers de Friedkin, le documentaire invite à revisiter Cruising près d’un demi-siècle plus tard, avec tout ce que le passage du temps nous permet désormais d’y voir.
INFOS | CRUISING Un film de William Friedkin, 1980, avec Al Pacinoi.
Ce film sera présenté dans sa version originale en anglais, dans le cadre du 39e festival de films LGBTQ+ image+nation, le 22 novembre à 15h00 au Sir George Williams Alumni Auditorium (H110) Concordia University 1455 Boul. de Maisonneuve O. Montréal, QC H3G 1M8 (métro Guy-Concordia) BILLETS
Billetterie : https://image-nation.org