Avec Voyage voyage, Gabrielle Chapdelaine et Louis-Karl Tremblay revisitent librement La Trilogie de la villégiature de Carlo Goldoni. Derrière la comédie des apparences, une réflexion sur notre obsession de la performance sociale, du voyage et de l’image que nous projetons de nous-mêmes.
L’auteur Carlo Goldoni figurait déjà dans les cartons de Claude Poissant lorsqu’il préparait sa dernière programmation. Il avait alors confié à Louis-Karl Tremblay le soin de mettre en scène cette production. À l’époque, ce dernier était loin de se douter qu’il prendrait les rênes du Théâtre Denise-Pelletier à la suite du décès de Claude Poissant. Aujourd’hui directeur artistique de l’institution, il présente donc un projet qui s’inscrit dans la continuité du travail de son prédécesseur, tout en portant sa propre vision du théâtre.
Goldoni, miroir de nos contradictions
Au XVIIIe siècle, Carlo Goldoni a profondément marqué la comédie italienne. Son œuvre prolifique embrasse plusieurs genres, de la tragédie à la poésie, en passant par la comédie, la tragicomédie et les livrets d’opéra. Aujourd’hui, ce sont surtout ses comédies qui continuent d’être montées. Avec son regard caustique et son humour incisif, Goldoni se plaisait à dénoncer les faux-semblants, l’hypocrisie et les travers de la société de son époque, notamment ceux de la petite bourgeoisie.
Ses pièces offrent encore un terrain fertile pour interroger les contradictions sociales contemporaines. Bien entendu, nous ne vivons plus dans l’Italie du XVIIIe siècle. C’est pourquoi Louis-Karl Tremblay et l’autrice Gabrielle Chapdelaine ont choisi de proposer une adaptation libre de La Trilogie de la villégiature, transposant les préoccupations de Goldoni dans un univers qui nous est familier.
Une rencontre autour d’un café
Louis-Karl Tremblay souhaitait depuis quelque temps travailler avec Gabrielle Chapdelaine, dont il avait particulièrement apprécié l’adaptation théâtrale du Faiseur, d’Honoré de Balzac, créée en 2023 au Théâtre Denise-Pelletier.
« Je ne la connaissais pas personnellement, mais je la trouvais brillante, caustique, drôle. Grâce à des amis communs, nous nous sommes rencontrés autour d’un café. Très vite, nous nous sommes rendu compte que nous partagions les mêmes obsessions : la consommation, le culte des apparences, la performance de soi aujourd’hui. »
Le projet a ensuite été présenté à Claude Poissant, qui y a immédiatement adhéré.
« Nous avons travaillé ensemble, en parallèle de l’écriture, notamment au moment de choisir les comédien.ne.s. Tout s’est fait de façon très organique. J’aime cette manière de travailler, dans un esprit de collaboration. »
Le voyage, ou l’art de paraître
Dans cette adaptation, Philippe, un homme désargenté, refuse de renoncer à ses vacances. Il loue une maison en Italie et s’y installe avec sa fille et les deux prétendants de celle-ci. Bien que très différents, les deux hommes sont animés par une même volonté de paraître. Au fil du séjour, les masques tombent, les relations se fragilisent et la réalité finit par fissurer le vernis des apparences.
Pour Louis-Karl Tremblay, cette comédie du paraître fait écho à notre époque, où la réussite semble devoir être constamment démontrée et exposée.
« Aujourd’hui encore, il faut montrer que l’on réussit, que l’on a de l’argent. On est obsédé par la performance de soi, surtout lorsqu’il s’agit de l’exposer sur les réseaux sociaux. Il faut prouver que l’on a vécu des expériences, que l’on a voyagé, et les accumuler sur notre compte Instagram. »
Le metteur en scène résume ainsi cette transformation de notre rapport au voyage : « On ne voyage plus pour voyager, mais pour montrer qu’on a voyagé. Cela devient une immense vitrine sociale. »
Or, derrière cette vitrine soigneusement entretenue, les fragilités demeurent. Et il suffit parfois d’un rien pour que l’image de réussite se fissure, voire s’effondre. En revisitant Goldoni, Gabrielle Chapdelaine et Louis-Karl Tremblay mettent ainsi en lumière une société où l’expérience compte parfois moins que sa mise en scène.
Une troupe intergénérationnelle
Louis-Karl Tremblay aime réunir sur scène des interprètes de différentes générations, faire dialoguer des comédien.ne.s chevronné.e.s et des artistes plus jeunes. Pour Voyage voyage, il s’entoure notamment de Didier Lucien, qui incarne Philippe, ainsi que de Marie-Hélène Thibault et de Bruno Marcil, des interprètes rompus aux exigences de la comédie.
« Comme souvent chez Goldoni, il y a un triangle amoureux qui, dans Voyage voyage, est porté par de plus jeunes comédien.ne.s », précise le metteur en scène.
Cette rencontre entre les générations contribue à faire résonner les mécanismes de la comédie classique avec les préoccupations d’aujourd’hui. Les jeux de séduction, les ambitions sociales et le désir de reconnaissance traversent les époques, même si leurs manifestations changent.
Faire vivre l’héritage de Claude Poissant
En succédant à Claude Poissant à la direction artistique du Théâtre Denise-Pelletier, Louis-Karl Tremblay hérite d’une institution dont son prédécesseur a contribué à renouveler l’identité, en accordant une place importante à la création contemporaine et en élargissant le public auquel elle s’adresse. Comment entend-il poursuivre ce travail ? « Claude a ramené les créateurs au Théâtre Denise-Pelletier, mais il a aussi ramené le grand public. Il ne pensait plus la programmation uniquement pour les groupes scolaires, mais aussi pour proposer des œuvres qui touchent autant les jeunes que les adultes. »
Louis-Karl Tremblay souhaite poursuivre dans cette voie, en privilégiant un théâtre qui ne cloisonne pas les publics selon leur âge. « On souhaite continuer dans ce sens. On ne veut pas monter des œuvres pour une seule classe d’âge, mais des œuvres qui touchent tout le monde, les adolescent.e.s compris.es. »
Avec Voyage voyage, le nouveau directeur artistique s’inscrit ainsi dans un héritage qu’il entend faire vivre en maintenant le dialogue entre les générations et en proposant des œuvres capables de rejoindre différents publics.
Le titre de la pièce fait un clin d’œil au succès populaire de Desireless. Mais si la chanson invitait à l’évasion et au dépaysement, la proposition de Gabrielle Chapdelaine et de Louis-Karl Tremblay nous ramène à une réalité plus terre à terre : le voyage peut, lui aussi, devenir un produit de consommation, un signe extérieur de réussite destiné à impressionner la galerie.
Au Théâtre Denise-Pelletier, nul besoin d’aller très loin pour découvrir ce que nos vacances racontent de nous-mêmes.
INFOS | Voyage voyage au Théâtre Denise-Pelletier, du 10 novembre au 11 décembre 2026. Un texte de Gabrielle Chapdelaine, d’après La Trilogie de la villégiature de Carlo Goldoni.Mise en scène de Louis-Karl Tremblay