Histoires d’amour naissantes ou contrariées, passions qui refont surface, amitiés indéfectibles, familles choisies, désirs inattendus et relations qui se compliquent : le cinéma queer a mille façons de raconter les liens qui nous unissent. Du 19 au 29 novembre, le Festival de films LGBTQ+ image+nation en offrira une belle démonstration à l’occasion de sa 39e édition. Entre comédies romantiques, drames intimistes, thrillers, documentaires, films d’horreur et classiques à redécouvrir, la programmation promet autant de moments de tendresse, d’humour et de sensualité que de découvertes surprenantes et d’émotions fortes.
Des rues de Varsovie aux rodéos mexicains, des routes du Grand Nord aux terrains de sport, en passant par les tranchées de la Première Guerre mondiale et les nuits animées de Kyiv, les cinéastes nous entraînent dans des univers très différents. On y croise des amoureux qui hésitent à s’engager, des couples qui se retrouvent après des années, des jeunes qui découvrent leurs premiers désirs, des amis qui se soutiennent dans l’adversité et des personnages qui cherchent simplement leur place dans le monde. Certaines histoires font sourire, d’autres bouleversent ou dérangent. Plusieurs abordent aussi les préjugés, les inégalités et les combats qui continuent de marquer les expériences LGBTQ+.
À l’approche de son 40e anniversaire (qui sera souligné l’an prochain), image+nation témoigne ainsi de la richesse et de la liberté du cinéma queer contemporain. Les récits de découverte de soi et de sortie du placard côtoient désormais des romances, des comédies décalées, des drames historiques, des films fantastiques et des documentaires aux sujets les plus variés. Cette année, deux grandes propositions thématiques consacrées au sport et à l’horreur viennent enrichir une programmation qui fait également une belle place aux productions canadiennes et aux œuvres marquantes de l’histoire du cinéma LGBTQ+.
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La masculinité et les conventions sociales traversent d’ailleurs plusieurs œuvres de cette édition.
Dans Rose, Markus Schleinzer transporte le public dans l’Allemagne du XVIIe siècle, où une femme incarnée par Sandra Hüller vit sous une identité masculine pour échapper aux restrictions imposées à son sexe.
Madfabulous, de Celyn Jones, revisite quant à lui la vie extravagante d’Henry Cyril Paget, aristocrate britannique qui défiait avec panache les conventions de genre à la fin du XIXe siècle.
Dans Trial of Hein, de Kai Stänicke, le retour d’un jeune homme dans son village natal déclenche un étrange procès : personne ne semble vouloir reconnaître celui qu’il était autrefois. Derrière cette fable psychologique se dessinent les mécanismes du rejet, les secrets collectifs et la difficulté d’assumer une histoire homosexuelle dans une communauté fermée. Le film a remporté le prix du jury des Teddy Awards à Berlin.
Le poids du regard social se retrouve également dans The Education of Jane Cumming, de Sophie Heldman, qui revient sur une affaire judiciaire ayant secoué l’Écosse du XIXe siècle, lorsque deux enseignantes furent accusées d’entretenir une relation homosexuelle.
Plus près de nous, Labrador — Autopsie du silence, de Rodrigue Jean, utilise les codes du thriller pour explorer les rapports de pouvoir, le colonialisme, le racisme et les désirs clandestins à bord d’un cargo naviguant vers le Grand Nord québécois. Récompensé au Festival de Tribeca, ce nouveau film du cinéaste québécois figure parmi les rendez-vous importants de la programmation.
Le sport queer entre performance, désir et émancipation
L’une des grandes propositions de cette édition est la section GAME ON : LE SPORT QUEER, qui s’intéresse à la place des personnes LGBTQ+ dans des univers sportifs longtemps associés à des modèles traditionnels de masculinité et de féminité.
Plusieurs documentaires y occupent une place de choix. Give Me the Ball! retrace le parcours de Billie Jean King, pionnière du tennis féminin et figure majeure des luttes pour l’égalité. The Brittney Griner Story revient sur l’emprisonnement en Russie de la célèbre basketteuse américaine, tout en explorant les dimensions raciales, politiques et LGBTQ+ de son histoire.
Avec Jaripeo, Efraín Mojica et Rebecca Zweig nous entraînent dans les rodéos traditionnels du Michoacán, au Mexique. Derrière les chapeaux de cowboy, les bottes de cuir et les démonstrations de virilité, leur documentaire révèle une culture homosexuelle méconnue, où les hommes négocient de différentes façons leur identité et leur visibilité.
Le sport devient également un terrain d’exploration du corps et du désir dans Test, de Sam McConnell, qui suit un culturiste confronté à son homosexualité dans un milieu obsédé par la performance physique.
La compétition et les sentiments amoureux se rencontrent aussi dans Personal Best, le classique de Robert Towne sorti en 1982, présenté cette année dans la section rétrospective RE RETRO QUEER. Cette romance entre deux athlètes de haut niveau, incarnées par Mariel Hemingway et Patrice Donnelly, demeure l’un des films marquants du cinéma lesbien hollywoodien.
Le festival proposera par ailleurs une rencontre autour de Slo Pitch, la comédie canadienne de Crave consacrée à une équipe de softball queer de la région de Toronto. La série célèbre avec humour les amitiés, les familles choisies et les relations parfois chaotiques qui se développent autour du sport amateur.
Quand le désir emprunte des chemins inattendus
Les relations amoureuses et sexuelles occupent évidemment une place importante dans la sélection, mais elles sont rarement simples ou prévisibles.
Dans Erupcja, de Pete Ohs, la chanteuse Charli XCX incarne une jeune Britannique dont le séjour à Varsovie réveille une attirance ancienne pour une amie polonaise. Entre escapades nocturnes, souvenirs et hésitations sentimentales, le film explore cette zone trouble où l’amitié, le désir et l’amour ne se laissent pas facilement définir.
Another Man (Un altre home), du Catalan David Moragas, s’intéresse plutôt aux incertitudes qui surgissent dans un couple gai installé depuis plusieurs années. L’arrivée d’un séduisant voisin vient bouleverser un équilibre apparemment confortable et remettre en question les notions de fidélité, d’engagement et de bonheur amoureux.
Avec Ìfé: The Sequel, Pamela Adie raconte les retrouvailles de deux femmes nigérianes dont la relation s’était interrompue sous le poids des conventions sociales. Dans un pays où les relations homosexuelles sont criminalisées, cette romance prend une dimension politique sans perdre de vue les sentiments et les contradictions de ses personnages.
Le désir lesbien traverse également À voix basse, de Leyla Bouzid, où une jeune Tunisienne vivant en France retourne dans son pays natal et découvre les secrets homosexuels de sa famille. Black Burns Fast, situé dans un pensionnat catholique sud-africain, aborde pour sa part les premiers émois amoureux avec fraîcheur et humour.
D’autres films déplacent les histoires d’amour vers des milieux rarement représentés. Du fioul dans les artères, de Pierre Le Gall, raconte la rencontre de deux camionneurs dont les itinéraires compliquent la possibilité d’une vie commune. Dans un registre différent, On the Road, de David Pablos, explore les désirs et les dangers des routes mexicaines. ces deux films offrent des regards complémentaires sur les désirs masculins dans le monde du transport routier. Ils montrent des hommes dont le quotidien est façonné par les kilomètres, les horaires et l’éloignement, mais qui n’en éprouvent pas moins le besoin d’intimité, d’affection et de relations humaines. Une belle occasion de découvrir deux cinématographies qui abordent, chacune à leur manière, des réalités homosexuelles et bisexuelles rarement représentées à l’écran.
Des récits queer qui élargissent les perspectives
La diversité des expériences LGBTQ+ se retrouve aussi dans des films qui s’éloignent des représentations les plus familières.
Dans London, de Victor Di Marco et Márcio Picoli, un jeune homme queer atteint d’une maladie neurologique dégénérative travaille comme maître fétichiste dans un club S&M de Porto Alegre. Récompensé du Queer Lion à Venise, ce film brésilien propose un regard direct sur la sexualité, le handicap et l’autonomie.
Seventeen, premier long métrage de Justin Ducharme, suit trois jeunes personnes autochtones et queers qui pratiquent le travail du sexe dans les rues de Vancouver. Plutôt que de réduire ses personnages à leurs difficultés, le cinéaste métis s’intéresse à leur solidarité, à leurs amitiés et aux familles qu’elles se construisent.
La question de l’appartenance traverse également Little Tragedies, dans lequel Daniel Nolasco retourne vers la petite ville brésilienne qu’il a quittée pour retrouver les traces de ses amitiés queer, de ceux qui sont partis et de ceux qui ne sont plus là.
Le cinéma canadien sera aussi représenté par Lunar Sway, comédie noire de Nick Butler mettant en vedette le comédien québécois Noah Parker dans le rôle d’un jeune homme bisexuel dont la vie est bouleversée par l’arrivée d’une femme prétendant être sa mère biologique.
Les amateurs de suspense pourront découvrir A Safe Distance, de Gloria Mercer, où une escapade en forêt tourne au thriller psychologique lorsqu’une femme se découvre une attirance pour une inconnue au passé trouble.
Les relations interpersonnelles peuvent également devenir le terrain de tensions plus familières. Dans Downtown, le cinéaste néerlandais Michiel van Erp réunit des amis autour d’un souper à Amsterdam, pendant la pandémie de COVID-19. Dans ce huis clos, les conversations, les frustrations, les liens affectifs et les non-dits prennent progressivement une importance considérable. Le film s’intéresse à ces amitiés de longue date qui peuvent sembler solides jusqu’au moment où les circonstances obligent chacun à révéler ce qu’il pense vraiment des autres. Une proposition qui rappelle que les relations queer ne se résument pas aux histoires d’amour : elles se construisent aussi dans les cercles d’amis, les confidences, les complicités et parfois les conflits.
La guerre, la résistance et la liberté d’exister
Deux documentaires consacrés à l’Ukraine rappellent que les luttes LGBTQ+ se poursuivent même lorsque la survie d’un pays est en jeu.
Our Colors Never Fade, de Jim McSherry, donne la parole à des militaires et à des volontaires LGBTQ+ ukrainiens qui défendent leur pays tout en revendiquant une reconnaissance juridique et sociale encore incomplète.
To Dance Is to Resist, de Julian Lautenbacher, suit pour sa part un couple de danseurs de la scène queer underground de Kyiv, qui tente de préserver sa relation, sa créativité et sa communauté malgré les bombardements.
Ces films proposent deux regards complémentaires sur la résistance : l’un à travers l’engagement militaire et les droits civiques, l’autre par l’art, la danse et la persistance de la vie quotidienne.
Frissons queer : quand l’horreur sort du placard
Autre temps fort de cette édition, la programmation consacrée à l’horreur queer rappelle que les cinéastes LGBTQ+ se sont depuis longtemps approprié les monstres, les tueurs, les métamorphoses et les peurs collectives.
Le retour de Hellbent, de Paul Etheredge, constitue à cet égard un rendez-vous particulièrement savoureux. Ce slasher gai, présenté en ouverture d’image+nation en 2004, revient vingt-deux ans plus tard avec ses garçons séduisants, son tueur masqué et ses fêtes d’Halloween à West Hollywood.
La programmation comprend également Don’t Come Out, de Victoria Linares Villegas, où le deuil, le désir lesbien et les secrets entourant l’orientation sexuelle nourrissent une histoire d’horreur dominicaine. Le festival culminera avec le film de clôture, The Restoration at Grayson Manor, de Glenn McQuaid, présenté le 28 novembre en collaboration avec le Festival Fantasia. Une façon de terminer cette édition en rappelant que le cinéma queer sait aussi jouer avec les codes du genre, provoquer et divertir.
Revisiter l’histoire du cinéma LGBTQ+
Au-delà des nouveautés, image+nation poursuit son travail de mémoire en redonnant une place à des œuvres qui ont contribué à transformer les représentations homosexuelles et lesbiennes.
Cette volonté de retrouver les traces des femmes queer dans l’histoire se retrouve également dans Paris Was a Woman, le documentaire de Greta Schiller, présenté dans une version restaurée en 4K à l’occasion de son 30e anniversaire. Le film nous transporte dans le Paris de l’entre-deux-guerres, particulièrement sur la rive gauche, où s’était développée une communauté exceptionnelle d’écrivaines, d’artistes, de photographes et d’intellectuelles. On y retrouve notamment Gertrude Stein et Alice B. Toklas, Djuna Barnes, Colette et plusieurs autres femmes qui avaient choisi Paris pour y vivre et créer plus librement.
Trente ans après sa sortie, The Watermelon Woman, de Cheryl Dunye, demeure une référence incontournable du cinéma lesbien noir américain. À travers une enquête fictive sur une actrice oubliée d’Hollywood, la cinéaste interroge avec humour l’effacement des femmes noires lesbiennes de l’histoire du cinéma.
Le documentaire Barbara Forever, de Brydie O’Connor, rend hommage à Barbara Hammer, figure majeure du cinéma expérimental lesbien, dont les films, notamment Dyketactics et Nitrate Kisses, ont documenté le désir féminin et contribué à créer des archives là où il n’en existait presque pas.
Un hommage sera également consacré à Rosa von Praunheim, disparu en décembre 2025, avec la projection de son film provocateur de 1971, Ce n’est pas l’homosexuel qui est pervers, mais la société dans laquelle il vit, une œuvre qui a participé à l’émergence du mouvement de libération homosexuelle en Allemagne de l’Ouest.
L’histoire du cinéma gai américain sera aussi revisitée à travers Cruising, le controversé thriller de William Friedkin avec Al Pacino, et Mineshaft: The Cruising Murders, le documentaire de Jeffrey Schwarz qui revient sur les crimes réels et la scène cuir new-yorkaise ayant nourri l’univers du film.
Plus de quatre décennies après les protestations qui ont entouré sa sortie, Cruising apparaît aujourd’hui à la fois comme une œuvre problématique et comme un témoignage exceptionnel d’une culture sexuelle gaie largement disparue avec l’épidémie du sida. Sa redécouverte, mise en perspective avec le documentaire de Jeffrey Schwarz, permet de réfléchir à l’évolution des représentations et aux tensions qui entouraient la visibilité homosexuelle à la fin des années 1970.
La création queer d’ici au rendez-vous
Parmi les événements spéciaux, image+nation offrira également au public l’occasion de découvrir quatre épisodes de Dégage, nouvelle série québécoise créée par Samuel Larochelle et Raphaël Massicotte, avant son arrivée sur Crave en décembre.
Portée par Sam-Éloi Girard et Lennikim, cette histoire de désir, d’amitié et de skateboard aborde la bisexualité, les modèles masculins et les tâtonnements amoureux de deux jeunes hommes. Sa présentation, accompagnée d’une rencontre avec l’équipe, s’ajoute à celle de Slo Pitch et témoigne de la place grandissante des séries télévisées dans la programmation du festival.
Un festival essentiel
Avec près de quatre décennies d’histoire, image+nation conserve une place particulière dans le paysage culturel montréalais. Le festival permet de découvrir des œuvres qui circulent rarement dans les salles commerciales, de rencontrer leurs créateurs et de revisiter les films qui ont façonné notre mémoire collective.
Cette 39e édition montre surtout à quel point le cinéma LGBTQ+ a élargi ses horizons. Les personnages queers ne sont plus confinés à quelques récits de découverte de soi ou de rejet familial. Ils peuvent être amoureux, athlètes, soldats, artistes, camionneurs, cinéastes, criminels, héros ou antihéros. Leurs histoires peuvent faire rire, émouvoir, troubler ou effrayer. Et c’est précisément cette liberté de raconter, sous toutes ses formes, qui fait aujourd’hui la richesse d’image+nation.
INFOS | Festival image+nation 39, du 19 au 29 novembre 2026, à Montréal. Programmation, horaires, billetterie et informations sur les projections en ligne : image-nation.org.