Jeudi, 23 avril 2026
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    Se réapproprier notre histoire

    Connaît-on vraiment notre histoire ? Pas sûr. Elle fait partie, cependant, de l’histoire du Québec et du Canada. Elle est riche, diverse et pourtant encore trop souvent méconnue, même dans ses décennies les plus récentes, marquées par des changements sociaux et légaux importants. L’historien Jean-Charles Panneton, qui signe Aujourd’hui l’histoire sur Radio-Canada OHdio, a souvent évoqué cette histoire dans ses chroniques. Il les reprend et les actualise dans ce livre sorti en mars dernier.

    Ce sont tes chroniques à Aujourd’hui l’histoire que tu reprends ?
    Jean-Charles Panneton : Oui, j’ai choisi les chroniques que j’avais faites dans Aujourd’hui l’histoire, mais en les retravaillant pour le livre. Je les ai reprises en bonifiant chacun des chapitres par des recherches supplémentaires. Une chronique à la radio, c’est relativement court — 15 à 17 minutes —, comme des résumés, et pour un livre, il fallait étoffer le contenu.

    Tu refais l’histoire depuis le début de la colonisation, mais tu développes beaucoup sur l’histoire récente.
    Jean-Charles Panneton : Oui, parce que c’est l’époque où les changements sont les plus remarquables, de la décriminalisation jusqu’à l’égalité des droits, avec le mariage notamment. Et cela a pris plusieurs décennies. Quand j’approchais de la vingtaine, comme gai, ce n’était pas la même chose : on avait tendance à se cacher. En 1987, j’ai fait ma sortie « publique » — j’avais 22 ans — dans une émission de télévision de Radio-Canada qui s’appelait L’Actuel, et cela a été un choc pour ma famille. J’avais plusieurs fois tenté de parler à mes parents de ce que j’étais, mais sans succès. En passant à la télévision, je n’avais plus aucune échappatoire. Ceci pour dire que c’était encore exceptionnel et que cela représentait un événement.

    Un autre moment qui a marqué ta vie, c’est l’arrivée du VIH-sida.
    Jean-Charles Panneton : À la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, on sent une plus grande liberté. Puis le sida arrive et vient casser ce mouvement. La sexualité, que l’on voyait comme libre et joyeuse, devient un danger. Cela a créé une véritable panique, d’autant plus que l’on voyait des amis tomber malades puis décéder. Il a fallu du temps pour découvrir scientifiquement le virus, et on devait vivre avec beaucoup de désinformation autour de la maladie. Je me souviens que certains gais ne voulaient plus fréquenter le Village, comme si le simple fait de s’y promener pouvait nous contaminer. Heureusement, la communauté s’est resolidarisée et organisée pour faire face à la situation. Elle a aussi fait pression sur les pouvoirs publics pour qu’ils réagissent. Tu refais la chronologie des différentes batailles qui ont été menées pour arriver

    à l’autorisation du mariage pour les couples de même sexe.
    Jean-Charles Panneton : Tu sais, je dirais ce que bien des gens diraient : il y a une évolution claire à travers les années. Donc oui, il y a eu une belle progression. C’est sûr que, quand j’avais 18 ou 19 ans, ce n’était pas la même chose. Dans mon enfance, il fallait que je me cache. Je pense qu’on est à peu près tous passés par là, du moins dans ma génération. Mais malheureusement, on dirait qu’on atteint parfois un point de stagnation dans l’expansion de nos droits et dans la recherche de l’égalité pour la communauté LGBTQ+. Et je trouve que, depuis quelques années, on recule sur plusieurs aspects.

    Comme pour beaucoup, le sida a marqué une rupture importante dans ta vie de gai ?
    Jean-Charles Panneton : Oui, notamment dans notre rapport à la sexualité : ça a complètement cassé quelque chose. Il fallait faire des tests tout le temps, faire attention à tout. La sexualité n’était plus ce qu’elle aurait pu être, c’est-à-dire libre et joyeuse ; elle devenait un danger, un danger très imminent. Donc oui, ça a complètement tout changé.

    Tu termines l’ouvrage avec trois portraits de personnes décédées qui ont marqué l’histoire des LGBTQ+ au Québec. Pourquoi ces trois-là ?
    Jean-Charles Panneton : J’aurais pu en choisir d’autres, bien sûr, et qui sait s’il n’y aura pas une suite. En fait, l’une des trois personnes n’est pas très connue au Québec : il s’agit d’Elsa Gidlow, une poétesse lesbienne qui a grandi à Montréal au début du XXe siècle avant de partir s’installer en Californie, où elle passera le reste de sa vie. À Montréal, elle est la coéditrice d’un journal qui n’aura que cinq numéros, Les Mouches fantastiques, où l’on aborde la condition des femmes, le féminisme, l’homosexualité et le lesbianisme. Nous sommes en 1920 à Montréal, et cela demandait beaucoup de courage.

    La seconde personne choisie est, elle, plus connue et a souvent fait la une des journaux à potins.
    Jean-Charles Panneton : Oui, Guilda, bien sûr. Même s’il a organisé un mariage avant l’heure avec son conjoint de l’époque, il n’a pas laissé l’image d’un militant, loin de là. Mais sa présence médiatique ramenait la question sur le tapis, et il était très populaire. Et, contrairement à beaucoup de ses contemporains dans les médias ou le monde artistique, il n’a jamais caché son homosexualité — il faut au moins lui reconnaître cela. Dans ses spectacles, il se permettait aussi des critiques politiques, notamment à l’égard de Maurice Duplessis ou de l’omnipotence de l’Église catholique sur la société québécoise.

    Enfin, tu brosses le portrait d’une femme dont j’aimerais que tout le monde se souvienne : Marie-Marcelle Godbout.
    Jean-Charles Panneton : Je pense que, dans l’histoire des personnes trans au Québec, Marie-Marcelle Godbout fait figure de pionnière. Elle est l’une des toutes premières, dans les années quatre-vingt, à participer à des talk-shows à la télévision et à porter la voix des personnes trans. Elle est aussi à l’origine de l’Aide des trans du Québec (ATQ). Extrêmement pédagogique, tel que voulu par l’auteur, Histoires LGBTQ+ est un ouvrage à offrir à toustes celles et ceux qui souhaitent en savoir un peu plus sur d’où nous venons.

    INFOS | Histoires LGBTQ+ au Québec et au Canada, Éditions Septentrion, 2026

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