Dimanche, 12 juillet 2026
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    Espace+Village : l’aboutissement de trente ans d’ambition collective

    L’ouverture annoncée d’Espace+Village, en 2028, au 929, rue Sainte-Catherine Est, ne marquera pas seulement la naissance d’un nouveau complexe communautaire. Elle concrétisera une idée qui habite le milieu LGBTQIA2S+ montréalais depuis plus de trente ans : réunir sous un même toit les organismes communautaires afin de favoriser la collaboration, de réduire leurs coûts d’occupation et d’offrir aux communautés un véritable lieu de rassemblement permanent. Avant d’en arriver là, plusieurs projets auront vu le jour, parfois tout près d’aboutir, avant d’être freinés par les réalités économiques, immobilières ou politiques du moment. Retour sur une histoire aussi méconnue que déterminante pour le Village.

    Le rêve prend forme

    En 1986, l’immeuble du 1335, rue Sainte-Catherine Est — qui abrite aujourd’hui le restaurant Fantaisie — est mis en vente. Robert Duchaîne, Claude Leblanc et Bernard Rousseau en font l’acquisition et songent d’abord à y déménager le magasin Priape, dont ils sont copropriétaires. Ils décident finalement d’y créer le premier centre commercial gai au Canada, mêlant espaces commerciaux et communautaires. Claude Leblanc prend alors en charge ce nouveau projet, juste avant que l’épidémie de sida ne frappe de plein fouet et emporte plusieurs amis et employés du trio impliqués dans l’aventure.

    Si les locaux du rez-de-chaussée trouvent rapidement preneur, ceux de l’étage demeurent vacants jusqu’à ce que Bernard Rousseau soit approché, au début des années 1990, par des membres — notamment Mario Racine et Claudine Metcalfe — du tout nouveau Centre communautaire des gais et lesbiennes de Montréal (CCGLM), qui cherche un local sur la rue Sainte-Catherine. Le Centre dispose de peu de moyens financiers, mais Bernard Rousseau, conscient de son importance pour la communauté, fait preuve d’une grande souplesse et espère pouvoir y regrouper d’autres organismes. Le rêve d’un grand pôle communautaire commence à prendre forme.

    L’objectif dépasse largement l’installation du jeune CCGLM. Bernard Rousseau souhaite également accueillir plusieurs organismes communautaires naissants afin de créer un véritable pôle de services et d’entraide. Le projet, rapidement surnommé Le Bloc, repose déjà sur une idée qui traversera les décennies : mutualiser les ressources, favoriser les collaborations et offrir des locaux abordables au cœur du Village.

    Le contexte financier de l’époque aura toutefois raison de cette première tentative. Les organismes disposent de peu de financement récurrent et hésitent à prendre des engagements à long terme. Afin de rentabiliser l’immeuble, certains locaux sont finalement loués à des commerces traditionnels. Quelques années plus tard, en 1992, Bernard Rousseau se résout à vendre le bâtiment.

    Le rêve, lui, survivra.

    Les années 2000 : la Station C, puis le terrain d’Atateken

    Au tournant des années 2000, l’idée renaît avec une nouvelle ambition.

    Les leaders communautaires s’intéressent d’abord à l’ancienne Station C, sur la rue Wolfe, un ancien bureau de poste transformé en théâtre, puis en bars (Le KOX, les Katakombes et Le K2). L’idée est séduisante : convertir cet édifice patrimonial en grand centre communautaire LGBTQ+. Rapidement, toutefois, le coût d’acquisition et l’ampleur des travaux de restauration rendent le projet irréalisable. L’immeuble est finalement vendu au plus offrant.

    Le milieu communautaire refuse néanmoins d’abandonner l’idée. Les efforts se déplacent alors vers un vaste terrain vacant situé à l’angle des rues Sainte-Catherine Est et Atateken (alors Amherst). Afin de mener à bien ce projet immobilier, le CCGLM crée une structure distincte : la Fondation Mario-Racine, nommée en hommage au premier directeur général du Centre qui est décédé entre-temps.

    Le projet est ambitieux. Il prévoit un vaste complexe communautaire et culturel regroupant les organismes de la diversité sexuelle, des espaces de diffusion culturelle, une salle de spectacles, des salles polyvalentes et des lieux de rencontre destinés au public. Plusieurs maquettes du projets verront le jour.

    Malgré un enthousiasme réel et plusieurs appuis politiques, les coûts d’acquisition des terrains, la spéculation immobilière grandissante et l’absence concret d’un financement gouvernemental suffisant empêchent le projet de franchir l’étape décisive. Les terrains seront finalement acquis par la ville, quelques années plus tard pour y aménager l’actuelle Place du Village.

    L’option Olympia

    Au cours des années suivantes, d’autres scénarios sont étudiés afin de maintenir vivant le rêve d’un complexe communautaire.

    Parmi eux figure l’aménagement de deux étages dans le projet de rénovation immobilière des espaces au-dessus du théâtre L’Olympia de Montréal (au 1004, rue Sainte-Catherine Est). Les promoteurs réservent un temps des espaces destinés au milieu communautaire.

    Mais étant donné les coûts d’acquisition élevé des condos commerciaux, le projet est toutefois revu à la baisse, réduisant considérablement (une réduction de 60% de l’espace) la superficie initialement prévue. Plusieurs organismes qui avaient appuyé les premières versions y voient désormais moins d’intérêt. Les longues négociations avec les promoteurs s’étirent pendant plusieurs années avant d’être finalement abandonnées. Une fois de plus, le projet d’un grand regroupement communautaire s’éloigne.

    Le projet du Bourbon : un rendez-vous manqué

    Quelques années plus tard, une nouvelle occasion se présente lors du redéveloppement de l’ancien Bourbon. Dans le cadre de la reconstruction de l’immeuble en complexe résidentiel, la Ville de Montréal fait savoir au promoteur que son projet serait socialement plus acceptable s’il réservait de l’espace pour le communautaire. Ce dernier accepte et annonce réserver l’ensemble du deuxième étage à une vocation communautaire.

    L’objectif est de permettre à une dizaine d’organismes LGBTQ+ de partager un même espace au cœur du Village, notamment le Conseil québécois LGBT, la Table de concertation des lesbiennes du Québec et plusieurs autres organismes confrontés à la hausse constante des loyers.

    Cette fois, le problème n’est plus l’espace disponible. Les locaux sont livrés entièrement bruts. Les organismes doivent eux-mêmes financer plusieurs millions de dollars de travaux d’aménagement avant même de pouvoir les occuper. À cela s’ajoutent les contraintes liées à la copropriété avec un immeuble de condominiums privés, les frais de gestion et les obligations administratives, qui dépassent largement les capacités financières de nombreux organismes communautaires.

    Après plusieurs mois de discussions, le projet est finalement abandonné. Les espaces sont récupérés par le secteur privé, qui y aménage notamment des bureaux.

    Cet échec conduit toutefois à une réflexion déterminante au niveau des organismes communautaires : plutôt que d’occuper des espaces appartenant à d’autres, il faut devenir propriétaire.

    Espace LGBTQ+ change les règles du jeu

    Cette réflexion mènera directement à la création, en 2019, de l’organisme Espace LGBTQ+.

    Cette fois, la stratégie est différente. Plutôt que de dépendre d’un promoteur immobilier ou d’un propriétaire privé, l’organisme monte un projet d’acquisition de son propre immeuble pour le transformer.

    En 2023, grâce au soutien de la Ville de Montréal et de l’arrondissement Ville-Marie, Espace LGBTQ+ achète le bâtiment situé au 929, rue Sainte-Catherine Est, une étape déterminante qui permet enfin au milieu communautaire de reprendre le contrôle de son avenir immobilier.

    L’annonce, en 2026, d’un investissement conjoint de près de 12 millions de dollars de la Ville de Montréal, du gouvernement du Québec et du gouvernement du Canada vient ensuite donner au projet les moyens de ses ambitions.

    Le chantier prévoit une réhabilitation complète de l’immeuble, sa mise aux normes, l’amélioration de sa performance énergétique, l’ajout d’un ascenseur ainsi que la construction d’un troisième étage comprenant une mezzanine, une terrasse et un toit vert.

    Une maison commune

    Lorsque Espace+Village ouvrira ses portes, en 2028, plus d’une dizaine d’organismes communautaires y trouveront des locaux modernes à loyers abordables.

    Le complexe accueillera notamment AGIR, qui soutient les personnes immigrantes et réfugiées LGBTQIA2S+, la clinique juridique JuriTrans, Inclusion Sport, le studio ZX ainsi que la librairie féministe et inclusive L’Euguélionne, qui occupera le rez-de-chaussée.

    Au-delà des organismes qui s’y installeront, le projet offrira également des espaces de rencontre, des salles polyvalentes et des lieux ouverts au public, renforçant ainsi la présence communautaire au cœur du Village.

    Si Espace+Village voit aujourd’hui le jour, c’est parce que plusieurs conditions qui faisaient défaut aux projets précédents sont enfin réunies : la propriété collective de l’immeuble, un financement gouvernemental majeur, une mobilisation communautaire soutenue et un modèle de gouvernance conçu dès le départ autour des besoins des organismes.

    Lorsque le complexe ouvrira ses portes en 2028, il ne représentera donc pas seulement un nouvel immeuble. Il concrétisera une ambition portée par plusieurs générations de militantes, de militants, de bénévoles et de bâtisseurs qui, depuis le début des années 1990, rêvaient d’offrir aux communautés LGBTQIA2S+ un véritable foyer communautaire permanent au cœur du Village.

    Pour les détails sur l’annonce de financement de l’Espace+Village

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