Lundi, 2 février 2026
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    Benoit Jodoin veut infuser de la queerness à nos amitiés

    La pensée queer peut-elle inspirer notre façon d’entrer en amitié? Nos amours sont-elles réellement plus importantes que nos ami·e·s? Gagnerions-nous à troubler les étiquettes et à flouter les contours de la friendzone? Voici quelques-unes des questions que se pose l’auteur Benoit Jodoin dans son deuxième livre, Archives de nos amitiés imparfaites, où il fait dialoguer sa correspondance avec un ami gai de son adolescence avec les échanges entre hommes célèbres tels que Dalí et García Lorca, Gandhi et Kallenbach, Proust et de Montesquiou, et plusieurs autres.

    Quelle est la place de l’amitié dans ta vie pour que tu veuilles en faire le sujet d’un livre?
    Benoit Jodoin : C’est exceptionnellement important. Les amis m’aident à rester centré, non pas tant sur la personne que je suis, mais sur celle que je voudrais devenir. Ces personnes me servent de modèles et d’accompagnement. Elles m’aident à apprivoiser mes ambitions et mes échecs. Je voulais écrire un livre sur l’amitié, parce que c’est un sujet souvent relégué au second plan, derrière les relations amoureuses. C’est le cas dans la culture populaire et même dans la pensée queer, puisque la sexualité est au cœur de l’expérience queer. Cela dit, la pensée queer peut aussi nous aider à réfléchir autrement à l’amitié.

    Au cours des dernières années, Camille Toffoli a publié S’engager en amitié, Karine Côté-
    Andreetti a signé Port d’attaches et j’ai moi-même publié Une amitié à la dérive. Sens-tu qu’on est de plus en plus nombreux à réévaluer la place et la définition de nos amitiés?

    Benoit Jodoin : Plusieurs personnes ont, comme moi, l’instinct de reconnaître l’importance de l’amitié, mais ce n’est pas facile à définir ni à approfondir. On arrive rapidement au bout de nos ressources. On connaît tous et toutes ce type de relations. Or, quand on veut essayer de comprendre l’essence de l’amitié, son importance et sa contribution à l’enrichissement de nos vies, j’ai l’impression qu’il nous manque un peu de vocabulaire. Bref, on est plusieurs à faire ce constat et on tente humblement d’enrichir la façon d’en parler. J’ai choisi de fouiller dans mes correspondances et dans certains textes théoriques pour contribuer à cette compréhension.

    Comment est venue l’idée de créer un dialogue entre ta correspondance et celles de personnalités qui ont marqué l’histoire?
    Benoit Jodoin : C’est l’idée toute queer d’une identité nomade, infinie et en constante construction. On continue de se développer comme personne dans la rencontre avec les autres, avec leurs histoires, leurs manières de vivre et leurs valeurs. C’est comme ça qu’on demeure dans cette instabilité créatrice. Le livre est écrit de la même manière.

    Tu aurais pu te contenter de puiser dans des textes théoriques, mais tu as choisi de te concentrer surtout sur des correspondances.
    Benoit Jodoin : Oui. Je célèbre le récit comme une pensée théorique. Quand on raconte une histoire ou une amitié, on enrichit notre compréhension de ce que c’est, on stimule des réflexions et on s’expose à d’autres idées. Je ne voulais pas me contenter uniquement d’écrits théoriques. Cela me semblait incomplet.

    Tu dis analyser l’amitié par le prisme de la pensée queer. Qu’est-ce que tu veux dire?
    Benoit Jodoin : Dans la pensée queer, on trouve des réflexions applicables à différents
    contextes : la posture de résistance politique, le refus des binarités, la valorisation de l’échec.
    À partir de ces principes, qu’est-ce que ça veut dire, l’amitié? Peut-être que la binarité amour/amitié doit être déconstruite pour mieux comprendre certaines choses. Concernant l’échec, je ne me sens pas à la hauteur de ce que cette pensée nous incite à faire : j’ai voulu raconter l’amitié avec mon ami à partir de notre incapacité à tout réussir parfaitement, à être des modèles d’amitiés extraordinaires sans moments creux ni tensions. Je voulais aussi célébrer la spécificité des amitiés entre personnes attirées par des personnes du même sexe : en quoi cela constitue une forme de résistance face à notre vision traditionnelle de l’amitié.

    Est-ce que je me trompe en affirmant que tu écris sur la possibilité de troubler les étiquettes et de flouter la friendzone, sans pour autant t’imaginer le faire toi-même?
    Benoit Jodoin : L’écriture du livre a été un exercice où je me suis exposé à différentes conceptions de l’amitié. J’ai été confronté à des choses que je n’ai pas été capable d’appliquer. J’expose le fait que la relation dont je parle s’est retrouvée dans la case d’une amitié qui excluait complètement le désir : je me donne en contre-exemple de l’idée de brouiller les frontières entre amour et amitié. J’essaie de comprendre pourquoi. L’un des fils du livre est l’homophobie internalisée, qui a complètement déterminé notre amitié. Je trouvais plus honnête de parler de nos limites.

    En replongeant dans votre correspondance d’adolescence, tu imaginais y trouver de la naïveté et de la mignonnerie, mais ce fut tout le contraire. Qu’as-tu retrouvé, outre les traces de votre homophobie?
    Benoit Jodoin : J’ai trouvé beaucoup de potins! Le ragot fait partie d’un régime de savoir dans la pensée queer. Traditionnellement, c’était par ce type de transmission qu’on pouvait expérimenter une sexualité : on entendait des rumeurs, on avait des soupçons sur le désir potentiel de quelqu’un. C’était bien avant Stonewall. Cela dit, on en retrouve aussi dans nos correspondances des années 1990. Et plus sérieusement, j’y ai vu une difficulté d’appartenance : on voulait une relation très intense et enrichissante, mais on était un peu maladroits.

    Pourquoi l’amitié entre hommes est-elle perçue comme menaçante par la société?
    Benoit Jodoin : C’est une idée qui traverse les ouvrages historiques que j’ai consultés et l’une des raisons qui expliqueraient l’interdiction de l’homosexualité chez les Grecs : le fait que des hommes puissent s’unir entre eux contre le projet de la famille. Comme si l’amitié masculine représentait une échappatoire à l’obligation de fonder une famille et une distraction de leurs devoirs de mari et de père. Les conséquences de cette pensée nous suivent encore aujourd’hui, car manifestement, il y a toujours un malaise.

    INFOS | Archives de nos amitiés imparfaites, Benoit Jodoin, Triptyque, 2025

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