Mercredi, 30 septembre 2026
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    Femmes de pouvoir(s) et corps menacés

    Alors que la campagne électorale bat son plein et que les Québécois·es seront bientôt appelé·es aux urnes, je désirais réfléchir à la place des femmes en politique. Au Québec, elles semblent plus que jamais présentes. Il suffit de penser à Christine Fréchette, première ministre du Québec, pour la seconde fois de l’histoire, après Pauline Marois. Ou encore à Ruba Ghazal, co-porte-parole de Québec solidaire, qui succède à Manon Massé. Deux femmes cheffes de partis, sur un total de cinq. Pas pire, non? C’est positif! Qui plus est, les médias grand public ne semblent plus cibler sempiternellement l’apparence des femmes, mais plutôt leur offrir une tribune de choix pour mettre de l’avant leurs idées au même titre que celles de leurs collègues masculins. Du moins, c’est ce que le grand public perçoit. Or, il suffit de regarder le documentaire  Un renversement d’Amélie Hardy, qui prenait l’affiche sur les écrans en septembre, pour prendre conscience des obstacles, des préjugés et de la misogynie inhérents au milieu politique, toujours frileux à l’idée d’y accueillir réellement les femmes, bien qu’elles empruntent de nouvelles avenues, redéfinissant peu à peu les balises du pouvoir.

    C’est à travers plusieurs témoignages de figures politiques québécoises féminines, dont Pauline Marois, Louise Harel, Monique Jérôme-Forget, Françoise David, Manon Massé, Véronique Hivon, Marwah Rizqy,
    Émilie Foster, Catherine Fournier, France Bélisle, Marjolaine Étienne et Jocelyne Richer, que les défis et les luttes des femmes en politique se révèlent, sans filtre. « On a une impression d’égalité entre les hommes et les femmes au Québec, mais nous n’y sommes pas », dira Manon Massé, alors que Françoise David rappelle l’importance d’une action solidaire comme la Marche du pain et des roses en 1995 : « On ne peut pas grand-chose contre Donald Trump, mais on peut agir pour plus de justice, ici, au Québec », car « les mouvements de droite qui apparaissent ont libéré la parole masculiniste » (1), explique Pauline Marois, après avoir témoigné au sujet de l’attentat politique terroriste dont elle fut victime en 2012, lorsqu’elle fut élue première ministre du Québec.

    D’ailleurs, cette dernière nous rappellera les critiques et jugements incessants au sujet de ses tenues. Si les médias grand public semblent aujourd’hui prendre la parole des femmes de pouvoir plus au sérieux, c’est sur les médias sociaux que les discours haineux se propagent. Si Un renversement évoque nécessairement le sujet, l’initiative de Ruba Ghazal, OnSeTientDebouttes, mérite également qu’on s’y attarde. À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars dernier, elle a mené une campagne sur les réseaux sociaux avec une quinzaine de femmes (dont l’autrice Elizabeth Lemay, la journaliste Laïma Abouraja Gérald, l’autrice India Desjardins et l’humoriste Kim Lévesque-Lizotte) pour exposer la haine sexiste ciblant les femmes qui s’expriment publiquement. Ces dernières lisent des commentaires haineux et des menaces violentes face à la caméra et les diffusent afin de briser le silence et de refuser la banalisation de ces propos.

    Au même titre que les populations minoritaires l’ont fait jadis, se réapproprier les clichés et stéréotypes, voire les propos haineux et blessants, c’est avant tout se donner du pouvoir, de l’autonomisation. Ruba Ghazal encourage ultimement les victimes à porter plainte et à ne pas tolérer le harcèlement, confirmant avoir elle-même fait des signalements aux autorités. La cyberviolence ne touche pas que les femmes en politique; Statistique Canada révélait, en 2019, qu’une femme sur cinq au Canada rapportait avoir été victime de harcèlement en ligne. (2) Cette cyberviolence, où les femmes se font injurier (putes, salopes, etc.), où leur image corporelle et leurs réalisations professionnelles sont dénigrées, sans oublier les menaces de viol et de mort, porte atteinte à leur confiance et à leur estime personnelles. Cette cyberviolence n’épargne aucune femme de pouvoir dans l’espace public; toutes celles qui, de près ou de loin, ont une certaine visibilité médiatique, un certain succès dans leurs entreprises, attirent les médisances des cyberviolents. Politique, arts, littérature, sports, médias et communication, éducation et enseignement, ingénierie, justice, finances et économie, médecine, nouvelles technologies, affaires publiques, sciences humaines, recherche scientifique, etc.

    Qu’en est-il de la santé mentale de ces femmes qui réussissent, malgré une pression incessante et des
    cybercommentaires violents? Comment sont-elles épaulées? Imaginez si, chaque jour, vous étiez scruté à la loupe quant à votre apparence corporelle et que tout le monde se permettait un commentaire (souvent négatif) sur votre apparence et vos actions. À l’ère du #bodypositivity, il me semble que le #bodyshaming est de plus en plus présent sur Internet. Je me souviens avoir grandi dans les années 90, à une époque où l’anorexie et la boulimie étaient abondamment discutées à l’école et dans les médias. Des figures publiques, dont la chanteuse canadienne Alanis Morissette, se sont d’ailleurs confiées sur le sujet. L’auteure-compositrice-interprète de Jagged Little Pill affirmait, il y a une quinzaine d’années déjà, qu’à une époque turbulente de sa vie, l’anorexie était un moyen de garder le contrôle sur au moins un aspect de sa vie : son corps. Au regard de certaines vedettes de l’heure, dont Ariana Grande, il semblerait que le phénomène refasse surface.

    Depuis la sortie de son vidéoclip Petal, en juillet dernier, la vedette de Wicked fait l’objet de débats sur les réseaux sociaux. Le fait est que la chanteuse de 33 ans y figure avec une perte de poids dramatique (la peau et les os, littéralement), à un point tel que des questions alarmantes sur sa santé sont soulevées. Ariana Grande s’est néanmoins défendue, expliquant qu’elle était plus en santé que jamais, avant d’annoncer qu’elle prenait une pause. En août dernier, la journaliste de CNN Lisa Respers France commentait judicieusement la situation : « Personne en dehors de l’entourage proche d’Ariana Grande ne connaît la raison, s’il y en a une, pour laquelle elle semble avoir perdu du poids. Sa santé relève de sa vie privée; son image est omniprésente. L’espace entre ces deux réalités est rempli de spéculations, ainsi que de débats sur le bien-fondé ou non de ces spéculations. En quoi cela regarde-t-il le public? En quoi est-il responsable? » (3)

    Des questions d’autant plus pertinentes que la journaliste évoque l’histoire de la chanteuse américaine Karen Carpenter, décédée à l’âge de 32 ans d’une insuffisance cardiaque provoquée par l’anorexie et la boulimie. Décédée en 1983, des milliers d’admirateurs l’avaient pourtant vue dépérir au fil des années… Si on ne peut que spéculer sur la situation d’Ariana Grande, la question de la responsabilité sociale vis-à-vis du pouvoir médiatique lié à l’image des femmes et à la pression exercée sur leur corps demeure entière. Si on pensait avoir évacué la question depuis les années 90, avec un discours contemporain clamant le body positivity et la diversité corporelle, elle demeure plus vive que jamais, accentuée par la pression liée aux médias sociaux, la cyberviolence et la haine envers les femmes.


    1-Un renversement d’Amélie Hardy (documentaire, Québec/Canada, 2026, 77 minutes, Vital Distribution).

    2-Mathilde Beaulieu-Lépine. « Ruba Ghazal et une quinzaine de femmes dénoncent la cyberviolence à leur égard »,  Le Devoir, 8 mars 2026. https://www.ledevoir.com

    3-Lisa Respers France, « Ariana Grande’s body is in the news again », CNN, 4 août 2026. 
    https://www.cnn.com

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