En refermant avec émotion le dernier livre d’Alain Labonté, Mourir, pointé du doigt, et en lisant parallèlement 3, une aspiration au dehors, de Geoffroy de Lagasnerie, sous-titré Éloge de l’amitié, je me suis rendu compte à quel point nous parlons souvent d’amitié, à quel point nous la célébrons, sans jamais vraiment savoir ce qu’elle recouvre.
On sait généralement comment se comporter dans le cadre des relations familiales. On nous explique également comment agir avec un collègue et quelles limites ne pas dépasser. Dans la plupart des relations humaines, quelle que soit notre place ou notre fonction, nous avons appris les règles qui facilitent — ou devraient faciliter — les rapports avec les autres.
Mais les contours de l’amitié sont beaucoup plus flous. D’autant que nous employons le mot ami·e avec une grande latitude. Une simple connaissance peut-elle être considérée comme une amie ? Même si nous la trouvons sympathique, agréable à côtoyer au gré des rencontres, quelles que soient leur fréquence et leur nature ?
La naissance de l’amitié
On ne sait pas toujours comment naît une amitié. Généralement, on ne se souvient ni du moment précis où elle a commencé, ni du jour, ni du lieu. On se rappelle parfois les premières rencontres, mais elles n’étaient pas encore marquées du sceau de l’amitié. Puis, un jour, on se surprend à parler de telle ou telle personne en faisant précéder son nom de ces deux mots : « mon ami » ou « mon amie ».
Comme si l’amitié s’était
installée en nous à notre insu, comme si nous la vivions déjà sans l’avoir encore identifiée dans notre paysage mental. Cela peut prendre quelques jours, comme un coup de foudre, ou quelques semaines, voire quelques mois. L’amitié prend forme petit à petit, au fil des appels plus fréquents, des sorties, des soirées et des vacances partagées. En reprenant la célèbre phrase de Montaigne à propos de son amitié avec La Boétie — on ne saura jamais si leur relation a franchi l’océan qui sépare l’amitié de l’amour —, on pourrait dire que l’amitié se définit d’abord par un simple constat. On peut s’amuser à dresser la liste de tout ce qui nous plaît dans une amitié, comme on remplirait un long formulaire. Nous partageons les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes analyses, la même conception de la vie, etc. Pourtant, des milliers de personnes pourraient cocher les mêmes cases. Même parmi celles que nous côtoyons régulièrement, certaines ne deviendront jamais des ami·es au sens d’une relation privilégiée et précieuse.
L’amitié reste donc un mystère. Peut-être parce que nous l’avons trop rapidement considérée comme un fourre-tout, une catégorie destinée à accueillir toute relation qui n’entre pas dans les cadres déjà définis et balisés, comme les relations entre parents et enfants, entre frères et sœurs ou entre partenaires amoureux. Chacun·e peut ainsi construire sa propre définition de l’amitié, avec ses frontières floues et mouvantes.
Lieu d’appartenance : la famille versus l’amitié
Il est de bon ton de parler de famille choisie lorsqu’on évoque l’amitié. Encore faudrait-il définir ce que nous entendons par famille et déterminer comment cette définition pourrait être élargie, sans pour autant teinter l’amitié des contraintes propres aux liens familiaux. On ne choisit pas sa famille. Par chance, celle-ci se révèle souvent un lieu de construction par excellence. Mais ce n’est pas toujours le cas : elle peut aussi devenir un espace d’enfermement, d’étouffement et d’amputation de soi. De quoi faire le bonheur des psys de tout poil, ou encore de fournir le socle sur lequel se fondent toutes les religions. Or, de la famille, point de salut ! Pas si sûr, heureusement. Je n’ai jamais associé mes ami·es à ma famille, dont les liens entre les différents membres sont extrêmement codifiés, hiérarchisés et parfois contraignants.
Avec le temps et sous la pression sociale, nous maintenons des relations familiales — nous nous sentons tenus de le faire — alors même que nous ne partageons parfois plus rien avec les personnes qui la composent, sinon de façon très occasionnelle. Les sentiments s’émoussent, le plaisir d’être ensemble diminue et, si l’on noircit le tableau, les obligations familiales finissent par devenir davantage un fardeau qu’une source de joie. L’amitié se distingue en cela : elle est peut-être plus solide, justement parce que nous percevons, consciemment ou non, sa fragilité. Aucun contrat n’a été signé devant une quelconque autorité. Nous ne sommes donc pas liés par une obligation officielle et ne sommes redevables ni devant les institutions ni devant la société. Nous n’avons, en principe, aucune obligation envers nos ami·es. Nous pouvons mettre fin à une amitié à tout moment, sans avoir à rendre de comptes, sinon à nous-mêmes et, éventuellement, à l’ami·e que nous écartons. Encore que le silence prolongé puisse parfois tenir lieu de fin de non-recevoir.
L’amitié m’a sauvé la vie…
La formule peut sembler pompeuse. Pourtant, au-delà de l’emphase, et parce que nous avons souvent du mal à regarder au-delà des apparences, elle correspond à une réalité. Nous avons toustes connu une personne de notre entourage traversant un effondrement. Nous savons ce que signifie se retrouver en première ligne, avant même les lignes d’écoute et les professionnel·les de la prévention du suicide. Nous avons toustes, un jour ou l’autre, contribué à sauver quelqu’un·e, portés par l’amitié que nous éprouvions pour cette personne. Ou, plus simplement, nous avons été présent·es auprès d’un être cher dans les situations les plus douloureuses, comme en témoigne Alain Labonté dans son livre, avec tendresse et pudeur. Sans mes ami·es, je ne serais certainement pas la personne que je suis aujourd’hui. Consciemment ou non, ils et elles ont contribué à faire de moi ce que je suis devenu. Et, humblement, j’espère avoir participé à cette transformation en retour.
L’amitié comme lien d’appartenance à une communauté
Pour beaucoup de personnes exclues de la société, l’amitié a été un phare, une plage où accoster pour se reposer et se reconstruire. Il s’agit souvent de personnes qui ont vécu différentes formes de rejet, non seulement au sein de leur famille, mais aussi dans les institutions éducatives ou dans le monde professionnel. Elles ont ainsi pu faire l’expérience d’un autre mode de relation, moins rigide que ceux qu’elles avaient connus et, le plus souvent, subis jusque-là.
Il est alors question d’une communauté qui se construit autour de parcours communs et qui permet enfin d’éprouver un sentiment d’appartenance à un groupe. Un groupe qui nous accueille, nous respecte et nous aime. Et qui sait si, au sein de cette communauté, ne naîtront pas avec certain·es des liens plus étroits, qui auront tout à voir avec l’amitié ?
Une aspiration au dehors
Si Geoffroy de Lagasnerie évoque, dans son ouvrage consacré à l’amitié, le lien privilégié qu’il entretient avec les écrivains Édouard Louis et Didier Eribon, c’est notamment pour souligner cet appel au dehors, qu’il oppose à l’intériorité associée à la famille. L’amitié devient alors une relation qui échappe aux cadres parfois rigides des autres formes de liens humains. Je partage le regard de l’auteur sur l’amitié, mais j’irais un peu plus loin, en m’inspirant du titre de son ouvrage : Une aspiration au dehors. Bien sûr, il y a les ami·es proches, celles et ceux qui me sont indispensables,
qui composent ce que j’appelle, non sans ironie, ma « garde rapprochée ». Ce sont les personnes qui peuvent m’appeler à tout moment et auxquelles je sais que je répondrai « présent », comme elles le feraient pour moi. Mais ne pourrions-nous pas étendre cette disposition à l’amitié, cette confiance qui nous lie à nos proches, pour aller davantage vers les autres ? Non pas nécessairement pour nouer de nouvelles amitiés, même si certaines pourraient naître de ces rencontres, mais simplement pour cesser de considérer l’Autre à travers tous les préjugés qui le transforment en étranger — étranger à soi, à sa famille, à sa communauté — et le font percevoir comme une menace. En somme, il s’agirait d’aller vers l’autre avec une intention amicale, de lui signifier que, tout comme nous, il ou elle appartient à une même communauté : celle des humain·es.