Lundi, 2 février 2026
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    Alex McCann fait une entrée éblouissante en littérature québécoise

    Ne vous fiez pas à sa photo d’écrivain torturé qui a manqué d’exposition au soleil, Alex McCann possède une plume débordante de vie et de caractère! Avec son premier roman, il nous invite dans un village où l’hiver ne veut plus partir, où le gardien du phare offre son corps aux marins de passage et où les villageois s’attaquent aux gens venus d’ailleurs et aux marginaux (on croirait reconnaître nos partis politiques…), jusqu’à ce que les laissés-pour-compte décident de réclamer vengeance! Écrit avec une maîtrise absolument renversante, Saint-Nicolas-des-Marins (Éditions ALTO) est un conte à la fois sombre, troublant et réconfortant.

    Que fais-tu dans la vie?
    Alex McCann : J’enseigne la littérature au Cégep de Trois-Rivières et j’ai commencé un doctorat à l’Université de Montréal sur les communautés marginales en poésie québécoise contemporaine, notamment les poètes féministes, queers et autochtones. J’essaie de voir comment ces groupes utilisent la poésie pour amener une nouvelle vision du monde et redéfinir nos façons d’interagir les uns avec les autres.

    L’histoire de ton roman est née de façon particulière, n’est-ce pas?
    Alex McCann : Oui, c’est le titre qui m’est venu en premier! Dans un cours de russe à l’université, la prof parlait d’une cathédrale de Saint-Pétersbourg qui s’appelle Saint-Nicolas-des-Marins. J’ai trouvé le nom si beau que j’ai arrêté de suivre ce qu’elle disait et je me suis mis à créer une histoire. Cela dit, je n’ai pas écrit ce texte en imaginant être publié, car j’avais l’impression de ne pas avoir le souffle littéraire pour écrire un roman. J’ai juste décidé d’écrire le livre que j’aimerais lire.

    Avais-tu d’autres prémisses en tête?
    Alex McCann : Plusieurs, mais surtout des trucs réalistes et terre-à-terre qui ne m’intéressaient pas. Je n’aurais pas eu assez de liberté, alors que dans une histoire avec des marins qui ne meurent pas et une mère sorcière, je pouvais aller plus loin. Le côté un peu fantastique me permettait d’amener plus de poésie. C’est peut-être pour ça que j’ai continué cette histoire-là plus que les autres.

    À quel point était-ce naturel chez toi d’emprunter aux codes du conte (pour adultes)?
    Alex McCann : Ce n’était pas le projet au départ. En milieu de parcours, je me suis rappelé que j’avais commencé à lire avec Harry Potter et les séries de science fiction pour jeunes adultes, dont je me suis éloigné en commençant mes études, parce qu’en littérature, on doit lire des choses sérieuses et des grands auteurs, mais pas de choses fantastiques. Finalement, j’ai décidé de retourner à mes anciennes amours. À un moment donné, j’ai vu que j’écrivais un conte et j’ai décidé d’explorer des choses, des images et une certaine ambiguïté. Le conte est très symbolique et il permet de raconter quelque chose sans nécessairement tout donner.

    Pourquoi le livre est-il dédicacé « à toutes celles et ceux dont on ne veut pas »?
    Alex McCann : La peur du rejet m’habite vraiment tout le temps. En écrivant, j’ai vu que tous mes personnages étaient rejetés d’une façon ou d’une autre. J’avais besoin d’exprimer une colère contre les gens qui nous regardent croche quand on sort un peu des moules établis.

    Ma grande phobie dans la vie, c’est les madames qui disent « c’est spécial ». Ça m’horripile! Je voulais m’attaquer à cette espèce d’hypocrisie et de bien-pensance qui me puent au nez. Je fais moi-même partie de la communauté queer. On vit tous de l’oppression. On se fait repousser dans les marges. Dans le livre, je voulais montrer toutes les formes de marginalité.

    Le froid occupe une place prépondérante dans le roman. Comment ça te servait de camper ton histoire dans un hiver qui ne finit pas?
    Alex McCann : Puisque tout s’arrête autour du village, ça m’a permis de me concentrer sur les gestes des personnages. On dirait que le froid neutralise un peu le décor : il fait partie de l’histoire, mais c’est comme s’il n’y avait plus d’influences extérieures. Nico et les villageois sont pris dans un huis-clos. Ça pousse tout le monde dans ses derniers retranchements. Ils sont pognés avec tous ces gens qui les détestent. Puisque personne ne peut s’échapper, il faut qu’il y ait confrontation et que ça explose!

    Ton livre est court. Tes chapitres aussi. Ton écriture se fait avec une économie de mots. Pourquoi?
    Alex McCann : Parce que je viens de la poésie. Au départ, je voulais faire des chapitres plus longs. Quand une scène était terminée, je me sentais mal et je pensais que ça ne se publierait pas, mais j’avais écrit ce que j’avais à dire. J’ai pensé chaque chapitre comme un « poème » pour qu’ils soient complets en eux-mêmes. Sur le document Word original, ils ne dépassent jamais une page. Je voulais être dans l’évocation, ne pas trop en dire et privilégier les phrases courtes.

    Tu cites Réjean Ducharme et Marie-Claire Blais. À quel point t’ont-ils influencé?
    Alex McCann : Quand j’ai découvert Ducharme, j’ai appris à aimer les jeux avec la langue, les personnages révoltés, la possibilité d’écrire des livres un peu champ gauche et un peu fous. Ses romans se lisent comme des contes. Avec Marie-Claire Blais, on retrouve une violence très intense, mais dans quelque chose de vraiment travaillé, sans que ça devienne trash. Ça choque, mais il reste toujours la beauté. Ça a été une libération de me dire qu’on pouvait écrire comme ça. Ils font partie de la constellation d’écrivains et d’écrivaines auxquels je reviens toujours.

    Comment décris-tu Nico, le gardien du phare?
    Alex McCann : C’est un personnage un peu complexe. Je l’ai écrit de façon très taciturne. Au départ, il n’a pas envie de faire des vagues. Il veut juste vivre dans son phare avec ses marins, en étant indifférent au fait que les villageois le détestent. Puis, quand il réalise que la violence s’étend aux gens qu’il aime, ça le pousse à agir. Il est habité d’une colère très intense. Mon éditeur m’a demandé pourquoi il fait des choses aussi violentes et pourquoi il va aussi loin dans ses propos. Ça nous a amenés à parler de la colère queer : cette rage qui nous habite et qu’il faut extérioriser. Je comprends cette colère qui peut gronder après tant d’années de regards, de paroles, de gestes et d’exclusion. Il y a quelque chose de très naturel dans ta façon d’écrire l’affection entre hommes.

    Comment voulais-tu présenter l’homosexualité?
    Alex McCann : Nico vit contre les normes hétéropatriarcales du mariage, de la monogamie et de l’amour des femmes. Il choisit sa famille qui est faite d’enfants rejetés. Il est queer dans tout. Les villageois n’ont rien contre son homosexualité, car ils sont contents de ne pas avoir à s’occuper des marins. Mais c’est de la tolérance plus que de l’acceptation. On le tolère jusqu’à ce qu’on ne puisse plus le tolérer, en raison du manque de ressources pendant cet hiver sans fin.

    À quel point était-ce jubilatoire d’exploiter la thématique de la vengeance?
    Alex McCann : C’était très jouissif de penser que personne ne m’arrêterait et que je pouvais y aller à fond! J’avais une petite dent contre le monde. Je le faisais pour moi et pour toutes les personnes qui ont vécu un rejet semblable. À partir du moment où le livre est parti en impression, je me suis retrouvé psychologiquement très apaisé. J’avais exorcisé quelque chose.

    INFOS | SAINT-NIcolas-des-Marins, d’Alex McCann, Éditions ALTO, 2026, 216 pages

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