Une nouvelle polémique, largement amplifiée par des médias conservateurs et les réseaux sociaux, illustre une fois de plus à quel point les enjeux 2SLGBTQ+ et autochtones peuvent être instrumentalisés à des fins idéologiques.
Contrairement à ce qui circule en ligne, le Canada n’a jamais officiellement modifié l’acronyme LGBTQ+ pour y ajouter une longue suite de lettres comme MMIWG2SLGBTQQIA+. Cette affirmation, relayée notamment par le Daily Mail et d’autres plateformes de droite, repose sur une interprétation erronée — voire trompeuse — d’une intervention parlementaire.
Une prise de parole sortie de son contexte
À l’origine de cette controverse : Leah Gazan, députée fédérale manitobaine de 53 ans, qui a utilisé l’acronyme MMIWG2SLGBTQQIA+ lors d’un discours à la Chambre des communes.
Son intervention ne portait pas sur les identités 2SLGBTQ+ en tant que telles, mais sur une question budgétaire majeure : des compressions de 7 milliards de dollars visant deux ministères fédéraux liés aux services et aux relations avec les peuples autochtones.
Dans ce contexte, Gazan a utilisé cet acronyme élargi comme terme inclusif pour désigner les femmes, filles et personnes bispirituelles autochtones disparues et assassinées, tout en y intégrant d’autres identités marginalisées — lesbiennes, gaies, bisexuelles, trans, queer, en questionnement, intersexes et asexuelles.
« Lorsque le budget a été présenté, j’ai été choquée d’apprendre que le premier ministre Mark Carney coupe 7 milliards de dollars entre Services aux Autochtones Canada et Relations Couronne-Autochtones », a-t-elle déclaré.
« Aucun financement n’a été prévu pour répondre au génocide en cours des MMIWG2SLGBTQQIA+. C’est inacceptable. C’est d’une insensibilité flagrante. »
Elle a également dénoncé un déséquilibre des priorités gouvernementales :
« Ce même gouvernement, qui prive des organismes de ressources essentielles, consacre maintenant 13 milliards de dollars aux dépenses militaires. »
Une récupération politique et médiatique
Rapidement, ses propos ont été tournés en dérision par certains commentateurs conservateurs, qui ont qualifié son langage de « hyperwoke ». Sur les réseaux sociaux, la désinformation s’est propagée à grande vitesse, laissant croire que le Canada avait officiellement adopté ce nouvel acronyme.
Même Elon Musk s’est invité dans la discussion, lançant sur sa plateforme :
« Le Canada est foutu », avant d’ajouter, dans un autre message : « J’imagine qu’il reste encore quelques lettres dans l’alphabet. »
Des réactions qui en disent long sur le climat actuel, où les débats sur l’inclusion deviennent souvent des terrains de moquerie plutôt que de compréhension.
Comprendre l’acronyme : entre inclusion et réalité vécue
L’expression MMIWG (Missing and Murdered Indigenous Women and Girls) est pourtant bien connue en Amérique du Nord. Elle désigne une crise documentée depuis des décennies : la violence systémique envers les femmes autochtones.
Au Canada, les chiffres sont alarmants. Entre 2001 et 2015, le taux d’homicide chez les femmes autochtones était près de six fois plus élevé que chez les autres femmes. Des milliers de cas de disparitions et de meurtres, sur une période de 50 ans, auraient été négligés ou mal investigués, selon plusieurs rapports et groupes militants.
Aux États-Unis, la situation est tout aussi préoccupante : les femmes autochtones y sont plus de deux fois plus susceptibles de subir des violences que toute autre catégorie de la population.
L’ajout du terme « bispirituel » (Two-Spirit), 2S ou 2E — lui aussi moqué dans certaines réactions — n’est pas anodin. Il s’agit d’un concept propre à certaines cultures autochtones d’Amérique du Nord, qui désigne des personnes incarnant des identités de genre ou des rôles sociaux distincts des catégories occidentales. Cette identité est culturelle, spirituelle et spécifique aux peuples autochtones, et ne se confond pas avec les réalités trans ou non binaires, même si des ponts existent.
Derrière la controverse, un enjeu de fond
En réalité, l’acronyme utilisé par Leah Gazan visait avant tout à reconnaître l’intersection de plusieurs formes de marginalisation — autochtonie, genre, orientation sexuelle — dans une crise humanitaire toujours en cours.
Mais dans un climat politique de plus en plus polarisé, la simple volonté d’inclure des communautés historiquement invisibilisées est rapidement caricaturée.
Ce qui se joue ici dépasse largement une question d’acronyme. Il s’agit plutôt de savoir quelles vies méritent d’être nommées, reconnues et protégées — et lesquelles peuvent encore être tournées en dérision sans conséquence.

