Ancien directeur d’agence marketing en Gaspésie, Patrick Bélanger a tout quitté pour embrasser sa véritable vocation : le cinéma et la photographie. Le 27 août prochain, il lancera sa toute première monographie, Topographie du désir. Un recueil photographique vibrant, majoritairement en noir et blanc, qui redéfinit les contours de la sensualité, de la force et de la douceur des hommes dans leur vérité la plus brute. Rencontre avec un créateur qui sait capter l’âme à travers les reliefs de la peau.
Du marketing au cinéma : Le grand virage artistique
Patrick, ton parcours est fascinant. Tu as dirigé une boîte de communication pendant vingt ans en Gaspésie avant de bifurquer vers l’art. Comment es-tu arrivé à la photographie ?
Patrick Bélanger : Au départ, c’était purement utilitaire ! Dans ma boîte, Communications D-END, on faisait de l’événementiel et de la publicité. J’avais besoin d’images de produits et de modèles, alors je me suis équipé et formé pour le marché commercial. Mais j’ai eu la piqûre instantanément. La photo me permettait enfin de sortir ce que j’avais dans la tête pour lui donner une existence, de montrer ces « phénomènes de beauté » que mes yeux captaient et que personne d’autre ne voyait. Avec le temps, mes propositions commerciales sont devenues de plus en plus artistiques. Ce n’était pas la demande de mes clients qui changeait, c’était moi. J’avais besoin de créer, plus de vendre.
En réalité, ça remonte à l’enfance. J’ai toujours eu un appareil photo dans les mains. Je me souviens de mon vieux Kodak — un rectangle noir avec un flash énorme — à l’arrière de l’auto de mes parents, photographiant par la fenêtre en voyage. C’est l’un de mes plus beaux souvenirs.

Voir le monde au-delà des couleurs
Le noir et blanc est omniprésent dans ton travail. Qu’est-ce qui guide ce choix esthétique si marqué ?
Patrick Bélanger : Il y a une raison très intime qui remonte à ma deuxième année du primaire. Mon professeur avait convoqué mes parents parce que je coloriais la peau de mes personnages en vert ! L’oculiste a confirmé le diagnostic : je suis daltonien. Aujourd’hui, j’aime penser que cette vision des couleurs différente me fait voir la vie autrement. Le noir et blanc est devenu mon exutoire. Je n’ai plus à calculer des données de couleurs que je ne comprends pas ou à craindre de mal transmettre ma vision.
Mais c’est aussi un choix purement émotif. Les émotions sont tellement plus fortes en noir et blanc. Le visage, les rides, les marques sur la peau… tout devient un chemin qui mène à l’âme. Il y a un peu de couleur dans le livre, mais seulement quand elle parle aussi fort que le noir et blanc. Si elle n’ajoute rien, elle s’en va.
« Le noir et blanc est devenu mon exutoire. Les émotions y sont tellement plus fortes. Le visage, les rides, les marques sur la peau… tout devient un chemin qui mène à l’âme. »
Capturer l’histoire et l’intimité

Quand on regarde tes clichés, on ressent une forte charge narrative. Qu’essaies-tu de faire vivre à ceux qui s’arrêtent sur tes images ?
Patrick Bélanger : Il y a trois ans, j’ai quitté ma région pour réaliser les projets que je repoussais depuis trop longtemps. Je suis venu à Montréal étudier le cinéma à L’INIS, puis à Concordia. Ma photographie est indissociable de ma vision de réalisateur. Mes images servent à transmettre une histoire, un moment, une vulnérabilité. J’espère simplement faire vivre des émotions. Je veux que les gens se sentent vivre devant mes photos.
Fugues : Justement, tes modèles dégagent une énergie très particulière. Qu’est-ce que tu recherches chez un homme lorsque tu le photographies ?
Patrick Bélanger : J’ai une affection profonde pour l’esthétique des années 70 et 80. Des hommes masculins, mais sans mise en scène de la virilité. Je cherche à montrer une masculinité qui n’a rien de toxique. Aujourd’hui, on a tendance à amalgamer force masculine et toxicité, et il devient difficile de photographier un homme dans sa puissance sans que la lecture bascule. Moi, je cherche l’inverse : la force et la douceur dans la même image. La puissance du corps combinée à la vulnérabilité de celui qui l’habite. Ce n’est pas un propos politique, c’est un choix esthétique ferme.
La nudité comme espace de confiance
Fugues : Tes séances photo semblent exiger un grand abandon. Comment gagnes-tu la confiance de tes modèles avant qu’ils ne se déshabillent devant ton objectif ?
Patrick Bélanger : Je vais être transparent : les 30 ou 40 premières minutes d’une séance sont purement textuelles. On discute. J’apprends à savoir d’où vient l’homme en face de moi, ce qu’il fait, ses rêves, ses insécurités. Si je veux atteindre sa face cachée et le mettre en valeur malgré ses propres doutes, je dois connaître ses vulnérabilités. C’est là que je trouve le chemin pour aller chercher l’émotion.
Affronter une caméra dans la nudité est un exercice d’un autre ordre. Tout le monde n’a pas cette capacité d’être vulnérable à ce point. Mon rôle est d’accueillir cette vulnérabilité, de créer un espace où le modèle se sent “en famille”, validé et en sécurité. La confiance se construit à deux, et les limites se fixent naturellement quand on se comprend.
« Je cherche la force et la douceur dans la même image. La puissance du corps combinée à la vulnérabilité de celui qui l’habite. »

Topographie du désir : Une émancipation géographique et personnelle
Ta première monographie s’intitule Topographie du désir. Comment est né ce livre ?
Patrick Bélanger : Ce livre est né d’un grand bouleversement. J’ai vécu vingt ans dans une relation hétéronormative en région, et je me coupais d’une partie de ce que je suis. En arrivant à Montréal, je me suis remis à la photo et j’ai réalisé que mon objectif cherchait spontanément à exprimer la beauté des hommes qui m’entourent : les moments de respiration, le regard qui fuit, les traces que le temps laisse sur la peau. Mon corpus a explosé.
En regardant mes trois dernières années de création, le fil conducteur est apparu : une volonté profonde d’exposer la sensualité et le désir chez les hommes, particulièrement ceux qui franchissent le cap de la quarantaine, pour exprimer la beauté de vieillir. En étalant mes photos, j’ai compris que je dessinais une carte de dénivelés d’hommes extraordinaires, avec leurs reliefs et leurs profondeurs. Je n’étais plus dans le simple portrait, j’étais dans la topographie.
Quand sort l’ouvrage officiellement et où pourra-t-on se le procurer ?
Patrick Bélanger : Le livre sort officiellement le 27 août prochain ! (NDLR : et non en septembre comme certaines rumeurs le laissaient croire). Vous pourrez vous le procurer directement sur mon site web et dans plusieurs librairies sélectionnées.

