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Gloria se retournerait dans sa tombe

En septembre dernier, l’Américaine Gloria Steinem décédait à l’âge de 92 ans. Cette journaliste, autrice et cofondatrice du magazine Ms. est une figure majeure du mouvement féministe. Celle qui s’était fait avorter en 1957 avouera, plus tard, avoir eu son déclic féministe en 1969, alors qu’elle couvrait une réunion du groupe Redstockings où des femmes discutaient de leur avortement, donnant ainsi du sens à sa propre expérience. (1) À n’en point douter, si Gloria s’était promenée dans les rues de Montréal, en septembre dernier, et avait croisé ce camion antiavortement, elle se serait certainement retournée dans sa tombe.

Vous avez bien lu. En septembre dernier, un camion albertain antiavortement circulait librement dans les rues de Montréal aux heures de pointe. On pouvait y voir des images en gros plan de prétendus fœtus de 10 semaines. Une initiative du Canadian Center for Bio-Ethical Reform, une organisation antiavortement basée à Calgary. Sur son site web, l’organisation désigne ce projet sous le nom de « camion de la vérité » (Truth Truck, en anglais), expliquant que son objectif est de « confronter le public à la vérité sur l’avortement » en conduisant le camion dans la ville aux heures de pointe, maximisant ainsi la visibilité de son message pour susciter le débat public. (2)

Qu’on se le dise, c’est dégueulasse. D’abord, en tant que conductrice, j’ai le droit de ne pas être captive dans les bouchons, avec une affiche grand format d’un fœtus géant juste devant mon pare-brise. Ensuite, je pense à toutes celles qui se sont fait avorter, par choix ou par obligation, et qui se retrouvent face à face avec ce camion qui leur rappelle un traumatisme et leur fait la morale. Et comme l’explique Jess Legault, coordonnatrice de la Fédération du Québec pour le planning des naissances : « C’est très bien choisi de dire que c’est à 10 semaines : 90 % des avortements se font avant 12 semaines. Ils veulent que les gens, même à des stades très peu avancés de la grossesse, soient culpabilisés par ces images-là ». (3)

Rappelons qu’au Canada, grâce à des militant.e.s, dont le médecin Henry Morgentaler, l’avortement est un soin de santé décriminalisé et légal depuis 1988. Un an plus tard, en 1989, la Cour suprême confirmait que le fœtus n’a pas de statut de personne juridique au Canada.

Dans la foulée, la mairesse Soraya Martinez a rappelé que la métropole est une ville qui « encourage la liberté d’expression ». Mais en tant que résidente de Montréal, j’ai aussi le droit de ne pas me faire imposer de telles images, doublées d’une morale, par une organisation antiavortement albertaine. Or, aucune règle n’interdit la diffusion de telles images à cet endroit. Cela dit, une telle initiative ne devrait-elle pas nous amener à légiférer? Ou du moins nous porter à y réfléchir?

Me Julius Grey, avocat spécialisé en droits et libertés, a mentionné que « la liberté d’expression inclut le dérangement ». (4)  Mais c’est fou à quel point le « dérangement » des femmes est si peu considéré dans nos sociétés patriarcales. À quel point, encore en 2026, les hommes s’approprient et contrôlent le corps (et les mentalités) des femmes, sans « dérangement ».

J’aurais aimé avoir l’opinion de Gloria Steinem sur le sujet. Dans une entrevue destinée à être diffusée sur Netflix après sa mort, l’activiste a dit vouloir garder espoir, même dans un monde postérieur à l’arrêt Roe v. Wade (rappelons que cette décision de la Cour suprême, en 2022, signifiait que les États pouvaient à nouveau interdire l’avortement). « Je ressens de la colère ou de la déception, et ainsi de suite, mais je ne perds pas tout espoir en l’avenir », (5) a déclaré Steinem.

Sans évacuer l’espoir, certains mouvements sociaux me rendent perplexe. Le 11 octobre dernier, à l’émission Tout le monde en parle, des intervenants du documentaire Faites du bruit pour Jésus, de Clément Hamelin, étaient invités sur le plateau. Le film explore le regain d’intérêt des jeunes Québécois pour la religion évangélique. Jeremy-Noah Theriault et Ariane Malenfant, chrétien.ne.s évangéliques, témoignent de leur cheminement spirituel, mais aussi des positions conservatrices de certains concernant l’avortement, la place des femmes et l’homosexualité.

Qui sont ces « influenceurs de Jésus »? La Presse présente les principaux protagonistes : « Jeremy-Noah Theriault (connu comme JNT), ex-fêtard notoire, qui a touché le fond avant de vivre une épiphanie biblique ; Thien Le Minh, prêcheur de rue et créateur de contenu en ligne, connu pour ses prétendues guérisons « miraculeuses » ; et Emmanuel Ouellet, ex-détenu reconnu coupable de meurtre, aujourd’hui l’un des évangéliques les plus « vocaux » au Québec, coanimateur du balado chrétien Pour de vrai. Sans oublier le pasteur André Lefebvre, qui a mis de côté son homosexualité pour la cause de Dieu, aujourd’hui apparemment hétéro, marié, et père de famille ». (6)

À mon avis, on flirte avec la cause du masculinisme et du conservatisme. Sous le couvert de beaux préceptes religieux et de messages d’amour inspirés des célèbres phrases bibliques, comme « aimez-vous les uns les autres », on en rejette beaucoup « d’autres » : les homosexuels, les lesbiennes, les femmes qui se font avorter. L’hypocrisie d’un discours religieux, conservateur et antichoix que les algorithmes des plateformes numériques ont tendance à pousser auprès des jeunes.

Dans ses derniers mots, Gloria s’est adressée aux prochaines générations : « Surtout, racontez votre propre histoire. C’est la chose la plus importante que nous puissions faire les uns pour les autres : apprendre à nous connaître à travers nos récits. J’espère de tout cœur que […] vous parviendrez à faire ce que vous aimez [et] à être… la personne unique que vous êtes. » (5)

Sur ces sages paroles, Gloria marque un point : nul besoin de suivre les préceptes ancestraux des écrits religieux, nul besoin de se faire influencer par les algorithmes ou les vedettes de ces derniers, nul besoin de se faire faire la morale par un camion antiavortement qui sillonne effrontément les rues de Montréal. Aussi suranné que cela puisse paraître, il suffit d’écouter votre cœur et de devenir la meilleure version de vous-même.

Suggestion : Le film biographique américain The Glorias (2020), de Julie Taymor, basé sur les mémoires My Life on the Road de Gloria Steinem.

Sources

  1. Léa Dauple. « Gloria Steinem s’éteint à 92 ans », La Presse, 3 septembre 2026.
    https://www.lapresse.ca/international/etats-unis/2026-09-03/figure-majeure-du-feminisme/gloria-steinem-s-eteint-a-92-ans.php
  2. Site web du Canadian Center for Bio-Ethical Reform :
    https://www.endthekilling.ca/projects/truth-truck/
  3. Marie-Ève Morasse. « Camion antiavortement : “Ça n’a pas d’allure d’avoir ça sur la route” », La Presse, 28 septembre 2026.
    https://www.lapresse.ca/actualites/2026-09-28/camion-antiavortement/ca-n-a-pas-d-allure-d-avoir-ca-sur-la-route.php
  4. Béatrice Vallières. « Camion antiavortement à Montréal : des appels à la réglementation », Radio-Canada, 29 septembre 2026.
    https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2288274/camion-anti-avortement-montreal-appels-reglementation
  5. Tracy Brown. « Gloria Steinem’s message for the next generation: ‘Please tell your own story’ », Los Angeles Times, 3 septembre 2026.
    https://www.latimes.com/entertainment-arts/tv/story/2026-09-03/gloria-steinem-famous-last-words-netflix
  6. Silvia Galipeau. « Ils font du bruit pour Jésus », La Presse, 12 octobre 2026.
    https://www.lapresse.ca/arts/television/2026-10-12/le-docu-de-la-semaine/ils-font-du-bruit-pour-jesus.php

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