Il y a des militant·e·s qui accompagnent les changements sociaux. D’autres les provoquent. Michael Hendricks appartenait résolument à la seconde catégorie. Pendant plus de quatre décennies, ce Montréalais d’adoption aura été de presque tous les grands combats qui ont transformé la vie des communautés LGBTQ+ au Québec : lutte contre le sida, dénonciation de la violence homophobe, mémoire des personnes emportées par l’épidémie, concertation communautaire, droits des travailleuses du sexe et, bien sûr, mariage entre personnes de même sexe.
Michael Hendricks est décédé le 18 juillet 2026, quelques semaines avant son 85e anniversaire. Atteint d’une maladie pulmonaire dégénérative, il avait choisi de recourir à l’aide médicale à mourir. Ironie du calendrier : il s’est éteint deux jours avant le 21e anniversaire de l’entrée en vigueur du mariage entre personnes de même sexe au Canada, l’une des grandes batailles de sa vie. Né le 6 août 1941 à Trenton, au New Jersey, Michael arrive à Montréal en 1968 afin d’éviter le service militaire américain. Opposé à la guerre du Vietnam, il participe à des manifestations avec l’American Refugee Service.
C’est donc par le militantisme qu’il entre en quelque sorte dans sa vie montréalaise. En 1973, lors d’une fête du Nouvel An, il rencontre celui qui deviendra son compagnon de vie et de luttes, René LeBoeuf. L’année suivante, avec Gilles Rochon, ils ouvrent Au Jardin, l’un des premiers restaurants végétariens de Montréal, sur la rue Duluth, dont le personnel est entièrement homosexuel. Michael et René resteront ensemble pendant plus d’un demi-siècle.
Refuser de regarder mourir
À la fin des années 1980, la crise du sida frappe brutalement les hommes gais. Des amis tombent malades, d’autres meurent. Michael Hendricks refuse de rester spectateur. En janvier 1990, il rejoint ACT UP Montréal avec René. Le groupe multiplie manifestations et actions spectaculaires pour forcer les gouvernements, les scientifiques et la société à regarder l’épidémie en face. Mais chez Michael, la lutte contre le sida ne se limite pas à l’accès aux traitements.
Elle est indissociable de la dignité, de la mémoire et de la défense des personnes marginalisées. Comme il le confiait à Fugues en 2014 : « Que ce soit lors de la lutte contre le sida ou dans la communauté gaie et lesbienne, notre inspiration première, c’est la défense des droits. » De cette volonté de ne pas oublier naîtra notamment son engagement envers le parc de l’Espoir, lieu de mémoire consacré aux personnes mortes du sida au Québec. Ce souci de préserver l’histoire de ses communautés l’amènera aussi à collaborer à plusieurs reprises avec les Archives gaies du Québec (AGQ), qui ont souligné avec une grande tristesse son décès.
De la rue aux institutions
Michael Hendricks ne se cantonne jamais à une seule cause. Après la descente policière du Sex Garage en juillet 1990, il participe aux mobilisations contre la brutalité policière et cofonde Lesbiennes et gais contre la violence. Il s’implique également dans une enquête sur une série d’homicides d’hommes gais au tournant des années 1990. En 1992, il contribue à créer la Table de concertation des lesbiennes et des gais du Grand Montréal — qui deviendra par la suite le Conseil québécois LGBTQ+ — et son Comité sur la violence. Il participe aux audiences publiques de la Commission des droits de la personne du Québec sur la violence et la discrimination envers les gais et les lesbiennes, puis cofonde Dire enfin la violence. De 1995 à 1997, il sera coordonnateur général de la Table de concertation.
Son militantisme déborde aussi largement les enjeux concernant directement les hommes gais. Il s’engage contre le racisme et défend les droits des travailleuses du sexe, notamment auprès de Stella. Claudine Metcalfe, qui l’a côtoyé dans les luttes d’ACT UP et de Dire enfin la violence, résume ainsi l’homme : « Justice et liberté sont les deux mots qui me reviennent en tête lorsque je pense à Michael. » Elle se rappelle un militant profondément égalitaire, capable de défendre des causes qui ne le concernaient pas directement. « C’était un “vrai”, pas un opportuniste. »
Le combat qui changera la loi
Puis vient la bataille qui fera connaître Michael Hendricks et René LeBoeuf bien au-delà des cercles militants. Le 14 septembre 1998, après 25 ans de vie commune, ils déposent une demande de mariage civil au Palais de justice de Montréal. Commence alors un combat judiciaire de six ans. Les deux hommes multiplient les interventions médiatiques et contribuent à fonder la Coalition québécoise pour le droit au mariage pour les gais et les lesbiennes. En 2002, la Cour supérieure du Québec leur donne raison; la décision est confirmée par la Cour d’appel en 2004. Michael et René se marient finalement au Palais de justice de Montréal le 1er avril 2004.
Cette victoire dépasse largement leur propre histoire d’amour. Elle ouvre une porte pour des milliers d’autres couples. « Si on peut se marier aujourd’hui entre conjoint·e·s de même sexe, c’est grâce à Michael et à René », rappelle Claudine Metcalfe.
Faire avancer l’histoire
Michael pouvait être exigeant, impatient, parfois abrasif. Surtout, il supportait mal que les choses n’avancent pas assez vite. Son engagement ne relevait pas du geste symbolique : il voulait des résultats. Puelo Deir, qui l’avait rencontré au sein d’ACT UP Montréal en 1989, le décrivait comme un bâtisseur doté d’une grande intelligence politique, capable de voir le potentiel des autres et de les pousser à s’engager. Son hommage tient en quelques phrases qui résument admirablement le parcours de Michael : « Michael Hendricks n’attendait pas que l’histoire change. Il la faisait avancer. Il a fait bouger les institutions. Il a changé les lois. Il a changé le Québec. » Et jusqu’au bout, Michael est demeuré lucide. Lors d’une de nos dernières entrevues avec lui, il refusait de considérer la bataille comme gagnée : « Bien sûr, légalement, nous avons presque tout obtenu, mais dans la société, il y a encore beaucoup de chemin à faire. Je pense à la solitude et à l’isolement des personnes LGBTQ+ vieillissantes et qui n’ont pas beaucoup de revenus, à l’homophobie toujours présente. » Ces mots prennent aujourd’hui une résonance particulière.
Les combats de Michael avaient d’ailleurs récemment trouvé le chemin de la scène. Dans la pièce Corps Fantômes, présentée au théâtre Duceppe, une partie de son parcours et de son militantisme durant les années sida était évoquée. Lors de l’une de ses dernières apparitions publiques, à la première de la pièce en octobre 2025, un hommage avait été rendu à celles et ceux qui avaient fondé Dire enfin la violence, dont Michael. Michael Hendricks laisse derrière lui des traces très concrètes dans Montréal, dans les organismes qu’il a contribué à bâtir, au parc de l’Espoir, dans la mémoire des années sida et jusque dans nos lois. Elles se trouvent aussi dans la possibilité, pour deux personnes de même sexe, d’entrer dans un palais de justice et d’en ressortir mariées. Michael n’a pas simplement été témoin des avancées de nos communautés. Pendant plus de 40 ans, il a contribué à les rendre possibles.
André C. Passiour et Denis Daniel Boullé [email protected]

