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L’héritage hypothétique

Un samedi matin de pluie, Nico s’est installé à la table de cuisine avec son ordinateur portable et la ferme intention de faire quelque chose d’utile. Puisque lui et Nick n’ont ni enfant à conduire au soccer ni cabane dans un arbre à construire, il s’est rabattu sur une activité qui remplit la même fonction affective : mettre leurs finances à jour.

Nick lève à peine les yeux de son café quand son copain lui annonce leur valeur nette approximative. «Je ne sais pas si je dois être fier ou trouver ça indécent.» «Les deux ne sont pas mutuellement exclusifs, je suppose…» Leur salaire a augmenté, leur hypothèque a diminué, leurs placements ont fait le reste. Ils ne sont pas riches au point de pouvoir cesser de travailler demain, mais assez pour que, s’ils poursuivent sur cette lancée, ils risquent d’arriver à la retraite avec davantage d’argent qu’ils ne pourront raisonnablement en dépenser.

Nico fixe le chiffre au bas de son fichier Excel. «Dans le fond, on accumule tout ça pour qui?» «Pour nous.» «Oui, mais à moins que tu projettes de mourir ruiné exactement à quatre-vingt-dix-sept ans et trois mois, il va en rester.» «On peut essayer de mieux calculer.» «C’est ça, ton plan de fin de vie? Une décumulation parfaitement linéaire?» Nick rit. «Je suis comptable. Laisse-moi mes fantasmes.»

Nico a toujours aimé l’idée que l’argent soit une forme de liberté stockée : chaque dollar épargné représente une journée future où personne ne pourra l’obliger à travailler. Mais il réalise soudain qu’une liberté inutilisée avant sa mort ne lui servira plus à grand-chose. «Sérieusement. Si on meurt sans enfants, ça va où? À nos familles? Je ne vois aucun intérêt à travailler quarante ans pour permettre à un neveu d’acheter un Sea-Doo.» «Tu n’as même pas de neveu.» «Encore pire. Je m’oppose déjà au Sea-Doo d’un enfant qui n’existe pas.» Nick sourit. «Tu sais qu’il existe une solution assez évidente au problème.»

Nico ferme les yeux. «Ne dis pas ça.» «Avoir un enfant.» «Je t’avais demandé de ne pas le dire.» Le vieux débat revient s’asseoir entre eux comme un troisième membre du couple. Il n’est plus aussi explosif qu’avant, mais il n’est jamais vraiment parti. Nick a appris à ne pas transformer chaque poussette croisée dans la rue en argument; Nico, à ne pas traiter tout désir de paternité comme une infection hétéronormative; mais le compromis toujours instable demande à être constamment renégocié.

«Donc, résume Nico, on devrait créer une personne pour régler notre planification successorale.» «Je n’ai pas dit ça. Mais tu demandes à quoi sert d’accumuler. Pour beaucoup de monde, une partie de la réponse, c’est de transmettre.» «On peut transmettre sans se reproduire.» «Je sais. Mais il y a une différence entre laisser de l’argent à une fondation et le laisser à quelqu’un que tu as accompagné toute ta vie.» «Justement, je ne suis pas certain que ce soit nécessairement plus valable. Si on laisse, mettons, un million à un enfant qui a déjà grandi avec deux pères comptables, il part avec tous les avantages possibles, puis on lui en donne encore plus à notre mort. Pourquoi ce serait plus génératif que de financer des bourses pour vingt jeunes qui en ont besoin?»

Nick réfléchit. L’argument lui plait assez pour l’irriter. «Parce qu’un héritage familial ne sert pas juste à égaliser les chances. C’est aussi une continuité. Mes parents m’ont aidé, je pourrais aider mon enfant, puis lui pourrait aider les siens.» «Donc ton modèle de générativité, c’est une fiducie.» «Dit par un comptable qui passe son samedi matin à calculer sa valeur nette.» «Touché.» «Mais je suis sérieux. On parle toujours comme si ne pas avoir d’enfant voulait dire ne rien laisser derrière soi. Pourtant, financièrement, c’est presque l’inverse. Les gens sans enfants peuvent avoir davantage à léguer ailleurs.»

«À condition de ne pas tout dépenser en voyages.» «On avait fait la paix là-dessus.» «Je vérifiais.» Nico lui décoche un regard noir. «On pourrait laisser une partie à des organismes LGBTQ+. Ou créer une bourse. Pas nécessairement après notre mort non plus. Pourquoi attendre d’être morts pour être généreux?» Cette fois, Nick ne répond pas tout de suite. Il a toujours imaginé la transmission sur un axe familial : recevoir de ceux qui précèdent, accumuler, puis remettre à ceux qui suivent. Nico lui propose plutôt de faire bifurquer l’argent hors de la lignée. «Ça ne te dérange pas, demande-t-il enfin, que tout ce qu’on a construit finisse entre les mains d’inconnus?»

«Ils seraient inconnus seulement avant qu’on les choisisse. On pourrait suivre les boursiers. Voir ce qu’ils deviennent.» Nick sourit. «Tu veux des enfants sans les enfants.» «Je veux surtout des enfants qui habitent ailleurs.» «Et dont tu ne changes pas les couches.» «Voilà. Je savais qu’on finirait par se comprendre.» Nick se lève pour remplir leurs cafés. En passant derrière Nico, il pose une main sur son épaule. «Je trouve quand même ça triste de penser qu’il n’y aurait personne après nous pour qui nos affaires auraient une valeur parce qu’elles étaient à nous.» «Nos biens, tu veux dire?» «Pas juste nos biens. Notre histoire. Pas les photos ni les niaiseries qu’on a rapportées de voyage, tout ce qu’on aura passé une vie à accumuler; surtout les souvenirs.»

Nico regarde autour de lui. Pour la première fois, la question de l’héritage lui parait moins concerner l’argent que le témoin auquel on le remet. «On a nos amis.» «Ils vont mourir eux aussi, champion.» «Pas avant nous, optimalement.» «Excellent plan successoral.» Ils rient, mais la question demeure. Nico rouvre son fichier et ajoute une nouvelle feuille au classeur. Nick se penche. «Tu fais quoi?» «Je commence un scénario. Une partie pour nos familles. Une partie pour nos amis, s’ils ont la mauvaise idée de nous survivre. Une partie pour des organismes. Et peut-être un fonds de bourses.»

«Et mon enfant?» Nico soupire ostensiblement, puis tape une nouvelle ligne. «Enfant hypothétique de Nick.» «De Nick et Nico.» Nico hésite, puis corrige. «Ne t’emballe pas. C’est juste une ligne dans Excel.» Nick sourit. Pour un comptable, il sait qu’une ligne suffit parfois à faire apparaitre un avenir qui n’existait pas encore.

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