Depuis sa récente rupture avec Hugo, son premier grand amour, William s’est réfugié dans une routine qui se limite à son travail, des rencontres ponctuelles avec ses amis et la compagnie de ses deux chats. Jusqu’au moment où Alexandre, un nouveau collègue de travail, se présente à lui.
Il se sent pourtant presque coupable de se sentir aussi désœuvré. Après tout, son travail de psychothérapeute chez Balustrade, un organisme montréalais venant en aide aux personnes LGBTQ+, lui apporte des joies et des défis stimulants et ses amis sont aux petits oignons avec lui. Comment ose-t-il prétendre ne pas être heureux ? Il se remet cependant difficilement des circonstances humiliantes de sa séparation avec Hugo qui, au cours d’un stage à l’étranger, l’a laissé tomber comme une vieille chaussette oubliée dans un coin.
Lorsque Alexandre se présente au travail, auréolé d’un charisme et d’une assurance à toute épreuve, c’est comme si un nouveau coq avait fait irruption dans la basse-cour et à en changer le centre de gravité. Le désir est immédiat et William succombe rapidement au vertige de ce Roi-Soleil qui incarne tout ce qu’il a toujours désiré et tout ce qu’il n’est pas. Ce faisant, il se perd progressivement et en vient à considérer que sa seule valeur ne peut être mesurée que dans sa capacité à être aimé d’Alexandre. Un comble pour ce psychothérapeute, si habile à déceler les travers de ses patients, mais incapable de reconnaître les signes de sa propre dépendance. On peut par ailleurs se demander à quel point Alexandre est conscient de l’emprise qu’il exerce ou, plutôt, à quel point il souhaite ne pas l’être et demeurer confortablement installé dans une petite bulle d’insouciance.
Bien que le roman s’articule autour de William et d’Alexandre, l’auteur, Vincent Francoeur, fait graviter une ribambelle de collègues issue de l’équipe de Balustrade, ce qui lui permet d’explorer diverses autres réalités LGBTQ+. C’est notamment le cas de Pierre, qui fait face à certains choix difficiles en lien avec le vieillissement et le VIH.
Le roman illustre également avec justesse la facilité avec laquelle on se nourrit d’illusions pour un mot, une expression ou un geste anodin auquel on s’accroche pour prolonger ses fantasmes : « Alexandre et moi n’avons pas encore parlé officiellement de notre relation à qui que ce soit. Ni même vraiment entre nous deux. Mais plus tôt ce soir, il m’a fixé droit dans les yeux et je sais que les mots « je t’aime » étaient sur ses lèvres. Même s’il a prononcé « Bonne fête » à la place – mon anniversaire est mardi prochain -, j’ai pu reconnaître l’intensité de son regard. »
L’intrigue se déploie sur un été au cours duquel William prend peu à peu du recul sur ce qu’il a vécu avec Hugo et sur ce qu’il vit avec Alexandre. Il comprend alors que le point commun entre ces deux relations réside dans la manière dont il s’y est volontairement effacé, comme s’il n’y occupait qu’un rôle secondaire ou de faire-valoir. La prise de conscience est brutale, mais aussi grisante, puisqu’elle l’amène à porter un regard neuf sur ce qu’il est véritablement et sur ce qu’il désire.
Un roman touffu, qui aurait peut-être gagné à être un peu resserré, qui offre une plongée fascinante dans les mécanismes du désir amoureux et rappelle qu’aimer ne devrait jamais être synonyme avec s’oublier.
Tu n’as pas envie de vivre, un peu ? / Vincent Francoeur. Ottawa : David, 2026. 341 p. (Indociles)