L’humour et la musique classique, deux mondes à part ? Pas pour Yasmina Léveillé, qui se plaît depuis quelques années à porter les deux chapeaux. Cheminant d’une formation en piano classique à un diplôme de l’École nationale de l’humour, en passant par des études en psychologie, elle dévoile fin février un premier album, Entre Beyrouth et Lévis, au style néoclassique qui rappelle certains contemporains, comme Alexandra Stréliski.
Pourquoi le titre Entre Beyrouth et Lévis ?
Yasmina Léveillé : C’est un clin d’œil à mes origines. Je suis à moitié lévisienne et à moitié libanaise, mais c’est pas tant une réflexion en mode : « Ah, je ne sais pas qui je suis ! » C’est juste que je trouve ça drôle, le mot Lévis et Beyrouth dans la même phrase. Il n’y a pas de Lévisien qui chille en vacances à Beyrouth. C’est un clin d’œil à mes parents, qui m’ont soutenue tout le long. Je me disais que je leur en devais une ! En humour, j’ai beaucoup de jokes sur ces origines-là. Dans la musique, j’ai pas de paroles, mais je voulais montrer mes origines pour mon premier album, comme en humour : quand tu fais un premier numéro, tu te présentes.
Quelle a été ta ligne directrice lors de l’élaboration de cet album ?
Yasmina Léveillé : Quand j’ai fini mon bac en piano classique, je me suis dit : « C’est fini pour moi, le piano, c’est traumatisant de passer des heures toute seule, chaque jour. » Ça m’isolait un peu. J’ai commencé à composer sans jamais penser que ce serait un album. Sur six ans, le fil conducteur, ça a été : « Je ne sais pas ce que je veux faire avec ma vie. » La seule chose constante dans tous mes questionnements, c’était le piano. Ça fait que sûrement que tout a l’air un peu tourmenté, dans l’album !
Tu étais tourmentée et, en parallèle, ta petite sœur étudiait la médecine…
Yasmina Léveillé : Je trouvais ça confrontant. En tant que grande sœur, je me disais qu’il fallait que je sois un modèle pour elle. Finalement, moi, je me cherchais partout et, elle, elle entrait en médecine à 18 ans. Depuis qu’elle est petite, elle sait qu’elle veut être médecin. Je suis tellement fière d’elle, mais des fois, je trouve ça tough. Je me compare beaucoup à elle. On s’admire beaucoup, les deux, et d’ailleurs, j’ai une pièce pour elle dans l’album !
Aussi, j’ai composé cet album parce que je trouve que ma sœur, quand elle étudie pour sa médecine, elle écoute de la musique… bizarre. Genre, de la musique elfique, médiévale. On a habité ensemble quatre ans, puis je rentrais chez nous et je me disais : « Ça n’a pas d’allure que tu écoutes ça ! » Donc, il y a une partie de moi qui a fait : « Je vais composer un album instrumental pour accompagner son étude et remplacer la musique bizarre ! » C’était une autre motivation pour moi de terminer l’album.
En quoi l’humour et le piano classique sont-ils différents pour toi, artistiquement ?
Yasmina Léveillé : En humour, je parle de plein de thèmes. Je parle souvent de queerness, de mes origines, de mes doutes… Toutes ces mêmes choses-là ont inspiré ma musique, et c’est l’fun parce que ça sort de deux façons différentes. Pour moi, tout a rapport ensemble. Je trouve même pas que c’est hybride, c’est complémentaire. Mais j’aime ça laisser place à l’imagination dans la musique. En humour, je dis des affaires et tu peux pas vraiment te les approprier. Je le dis comme c’est, et c’est pas mystérieux. En musique instrumentale, je peux être plus deep. En humour, je vais pas aller dans les détails de mes plus gros breakdowns : c’est pas drôle. Alors que dans la musique instrumentale, je peux m’y rendre, et personne va me dire : « Oh non, es-tu correcte ? » C’est juste instrumental. J’aime pouvoir aller dans les coins plus tough et que personne sache exactement ce qui s’est passé.
Vois-tu cette complémentarité comme un avantage, ou penses-tu que ça pourrait s’avérer compliqué d’allier humour et piano classique ?
Yasmina Léveillé : Je pense que c’est ça qui me distingue des autres et c’est vraiment ce que je veux faire. Moi, quand je me projette dans 8-10 ans, je veux pas avoir un one-woman show d’humour qui tourne au Québec. Je veux avoir un one-woman show où il y a ma musique et mon humour dedans, et que les gens s’attendent à ça. Je veux faire une tournée où j’ai mon piano et je fais des jokes aussi.
Alexandra Stréliski, Jean-Michel Blais, toi… Vous faites tous du piano, en plus d’être LGBTQ+. Penses-tu que le piano classique a de quoi qui plaît particulièrement aux personnes queers ?
Yasmina Léveillé : Personnellement, le piano, dans mon adolescence, quand j’essayais très fort d’être hétérosexuelle avec des p’tits gars de Brébeuf, c’était comme un genre de confident. Je sentais que je pouvais être moi-même. Je pense qu’on a ça beaucoup, les artistes : on peut être nous-mêmes avec notre instrument. Peut-être que Jean-Michel et Alexandra, c’était vraiment pas ça ! Mais, pour moi, le piano, c’était un exutoire. Et je pense qu’on est beaucoup d’artistes queers. Les arts, c’est quand même queer.
Penses-tu qu’un morceau de piano classique peut « être queer » ?
Yasmina Léveillé : Pas explicitement, mais c’est ça que j’aime. J’ai une toune qui s’appelle
« 811 Info-Santé », mais le titre complet, c’est « 811 Info-Santé lesbienne en détresse », parce que j’avais couché avec une fille de 15 ans de plus que moi et elle voulait pas sortir avec moi. J’avais de la peine, et j’avais composé cette toune. Ma queerness est là, mais pour un auditeur random à Sorel, il le saura jamais, à moins qu’il lise l’article dans Fugues ! C’est vraiment l’fun que les gens puissent mettre leur propre histoire sur les compositions.
INFOS | L’album Entre Beyrouth et Lévis, est tiré du spectacle de Yasmina Léveillé, qui mélange humour et pièces instrumentales néoclassiques!

